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Analyse : Quand le tourisme va…

Le tourisme mauricien a peut-être connu une embellie au mois d’avril en raison de la fête de Pâques. Ainsi, l’activité touristique peut être volatile lorsqu’elle vient à être trop dépendante de certains marchés. Une éclaircie dans la grisaille ne doit pas faire oublier que le tourisme est tributaire à la fois des politiques locales et des aléas de la situation internationale. Derrière des statistiques flatteuses, sinon trompeuses (les croisiéristes sont comptabilisés dans les arrivées touristiques mais ne logent pas dans les hôtels), se cachent des problèmes structurels qui handicapent l’industrie. Si le tourisme apparaît comme une manne naturelle, il n’est pas un secteur à l’abri de tout changement devant la concurrence du numérique : les sites de réservations en ligne et les applications comme Airbnb font pression à la baisse sur les prix.

Au vu du recul de 4,5% des arrivées par avion au premier trimestre de l’année, le leader de l’Opposition avait affirmé que le tourisme irait « vers une récession ». Une industrie est techniquement en récession si sa production recule durant deux trimestres consécutifs. Le CEO de l’AHRIM avait toutefois assuré que « les prochains cinq mois s’annoncent meilleurs ». Et Statistics Mauritius prévoit une croissance réelle de 3,8% du tourisme en 2019.

Quand le tourisme va mal, l’économie nationale va mal ? Rien n’est moins sûr. Mais il est certain que l’activité touristique joue un rôle central dans le développement de Maurice, étant présente dans de nombreuses strates de l’activité économique. Davantage qu’une simple activité qui contribue à 9,1% du PIB, le tourisme peut être défini comme une série de produits susceptibles de commercialisation, avec des liens industriels qui permettent à ces produits d’atteindre le marché touristique.

Le tourisme est un secteur hétérogène, recouvrant des activités diverses et réunissant des entreprises de tailles différentes. Il comporte beaucoup de services spécifiques, offrant des possibilités de développement pour des petites entreprises, qui se différencient par le style et la qualité. Toutefois, on a encore trop de concentration économique qui fait que le secteur ne crée pas autant d’emplois qu’il le devrait. En France, première destination touristique mondiale, un million de personnes font générer des recettes touristiques annuelles de 33 milliards d’euros, soit 33 000 euros par employé. A Maurice, avec des revenus de Rs 64 milliards pour 31 000 emplois directs, c’est 53 000 euros par poste.

Certes, il existe des emplois induits par le tourisme dans le commerce, les transports et la santé. Mais il y a quand même 4 205 chômeurs qui ont une expérience de travail dans l’industrie de l’hébergement et de la restauration, au dernier trimestre de 2018, selon Statistics Mauritius. A part les emplois peu qualifiés, saisonniers ou transitoires, le petit personnel des hôtels constitue un volume de travail à faible revenu, et il n’est pas rare d’y trouver des individus pluri-actifs, des gens qui cumulent des métiers pour joindre les deux bouts.

Le trop de sous-emplois et l’insuffisance d’emplois à plein temps peuvent s’expliquer aussi par le manque d’investissements touristiques. Le montant annuel de la formation brute de capital fixe à prix constants dans l’hébergement et la restauration est passé de Rs 6,6 milliards en 2006 à Rs 3,1 milliards en 2018, avec des taux de croissance négatifs sur sept ans successifs (2010 à 2016). Outre d’être irréversible, l’investissement touristique présente des particularismes, comme celui d’être parfois non marchand, de type social ou environnemental et de devoir inclure la population locale pour qu’il soit amorti.

Dès lors, la collaboration publique-privée est essentielle pour faciliter le développement du tourisme. Par une approche d’ensemble, Singapour a transformé son paysage touristique avec ses deux complexes touristiques intégrés, les arrivées et les revenus ayant grandement augmenté depuis leur ouverture en 2010. Suivant le bel exemple de Las Vegas Sands, Marina Bay Sands est une destination privilégiée pour les touristes d’affaires ou de loisirs, renforçant de manière sensible la capacité et l’offre singapouriennes dans le segment des MICE (Meetings, Incitations, Conférences, Evénements). Aussi, Resorts World Sentosa est une station tropicale de classe mondiale qui offre une expérience récréative mémorable aux visiteurs qui viennent en famille. Y a-t-il à Maurice une seule attraction touristique de la sorte ?

La clé du succès singapourien, c’est que le gouvernement sait capitaliser sur l’expertise du secteur privé et a la capacité d’initier, de mettre en oeuvre et de faire un suivi de grands projets d’infrastructure. Chaque investissement public fait l’objet d’une planification stratégique. Et il existe une collaboration pluri-institutionnelle qui dure jusqu’à l’aboutissement du projet.

Grâce à sa politique aérienne, Singapour peut avoir une vision holistique du développement touristique. Pour sa part, s’il ne peut rien faire contre la compagnie d’aviation nationale, le gouvernement mauricien peut revoir la prolifération de taxes qui sont imposées aux voyageurs. L’ensemble des taxes d’aéroport constitue un tiers du prix du billet d’avion, ayant un effet dissuasif sur les voyageurs. Les billets d’avion sont chers en grande partie parce qu’ils sont lourdement imposés.

D’autres pays ont choisi d’avoir des taux d’imposition moins lourds et de diminuer les recettes d’imposition directe sur le transport aérien pour élargir la base imposable des activités indirectes. Si la taxation est une source de revenus légitime pour l’Etat, elle ne doit pas causer un préjudice à notre destination. Il y va du tourisme.
 

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