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Analyse : faits divers

Quelques semaines avant d’être nommé gouverneur adjoint de la Banque de Maurice à temps partiel (puisqu’il passerait le plus clair de son temps au Bâtiment du Trésor, au mépris de l’indépendance de la banque centrale), l’ancien responsable économique de la Chambre de commerce et d’industrie de Maurice affirmait, dans une interview de presse, que « les faits divers n’impactent pas la conduite des affaires ». Par faits divers, il fallait comprendre les scandales qui secouaient la barque gouvernementale. Or c’est précisément parce que les faits divers sont de nature à divertir une population distraite, inconsciente des enjeux économiques, qu’ils ne sont pas sans intérêt pour la communauté des affaires.

Le premier des faits divers, c’est les discours bassement politiques du chef du gouvernement dans ses fonctions officielles. Que des seconds couteaux se mettent en scène dans les conférences de presse à la petite semaine, cela n’a rien de conséquent sur la vie économique du pays. Mais nul ne peut prendre à la légère le fait que le Premier ministre attaque constamment, et avec une certaine virulence, ses adversaires politiques, créant ainsi un attentisme chez les opérateurs économiques, déjà mis en alerte par l’annonce d’une éventuelle hausse substantielle de la pension de vieillesse. On pourrait comprendre ce comportement de chef de parti si les élections générales étaient dans quelques mois. Mais comme le gouvernement répète qu’il ira jusqu’au bout de son mandat, ce serait irresponsable de sa part de laisser les acteurs économiques dans l’expectative pendant plus d’un an. Ainsi, deux analystes sur cinq interrogés dans le présent baromètre disent que les entreprises préfèrent attendre les prochaines élections avant d’investir ou de se restructurer.

Le deuxième fait divers, c’est les nouvelles dispositions légales régissant les réseaux sociaux. On sait que l’arsenal juridique est déjà assez contraignant pour les esprits pervers qui y sévissent. Ce qui est donc menacé par la nouvelle loi, c’est bien la liberté d’expression des internautes. Le gouvernement commet là une erreur politique, car il s’aliène la sympathie de 400 000 facebookers qui sont électoralement plus influents que les 200 000 retraités. Il donne à l’opposition un argument de campagne vis-à-vis des jeunes de 18 à 40 ans, la promesse électorale d’abolir la loi sur le contrôle des médias étant aussi séduisante que le clip Viré Mam.

Cette loi ne sera pas aussi efficace que le gouvernement le croit en période d’élections. Supposons qu’une centaine de facebookers cherchent à provoquer les candidats du gouvernement par des publications irritantes. La police osera-t-elle les arrêter en pleine campagne électorale ? Leur arrestation sera tellement médiatisée, et paraîtra si arbitraire, qu’elle profitera aux partis de l’opposition.

Maintenant, si le bénéfice local pour le pouvoir politique est minime, pourquoi prendre un risque international pour notre petite économie ? La liberté d’expression est un élément clé de la gouvernance économique. Le secrétaire exécutif de la Fondation Mo Ibrahim souligne que « si la liberté d’expression est restreinte, nous prendrons cela en compte ». Les organisations internationales surveillent nos moindres faits et gestes pour les utiliser contre nous dans les négociations économiques et commerciales.

S’ils ne sont pas contre la liberté d’expression, les puissants du jour se montrent frileux à l’égard de la critique. En faisant bien du chichi autour de l’estimation de croissance de MCB Focus (3,6% en 2018), ils transforment un fait divers (une différence de 0,1 point de pourcentage avec l’estimation de Statistics Mauritius) en un drame national ! Cela ne change rien au danger qu’entrevoit Pierre Dinan, à savoir que « nous allons tout droit dans le mur ».

On confie alors à la Banque de Maurice la basse besogne de déclarer une croissance de 4,0%. Les réunions du comité de politique monétaire sont devenues un fait divers, pour ne pas dire un non-événement. Personne n’écoute ce que disent les représentants de la banque centrale. Car, à force de ressasser leur taux de croissance favori envers et contre tout, ils traînent un soupçon de parti-pris. Se prenant très au sérieux, ils demeurent constants et cohérents dans leur analyse erronée de l’économie pour favoriser la consommation. Leur préoccupation du moment aurait dû être le niveau historiquement bas de l’épargne domestique, descendu à moins de 10% du PIB. Pour citer un participant de notre baromètre, « the cost of borrowing of financial institutions is bound to increase to attract deposits, or else they will have to forego making loans to enterprises ».

Un dernier fait divers, puisqu’il n’est pas sans précédent, c’est le classement Doing Business 2019 de la Banque mondiale. Le gouvernement fait du tam-tam autour de la 20ème place de Maurice alors qu’il rattrape simplement le terrain qu’il a perdu. Le pays était au 17ème rang en 2010 et se trouvait encore parmi les 20 premiers en 2014, avant de reculer au 28ème en 2015, au 42ème en 2016 et au 49ème en 2017. Etre classé premier en Afrique sub-saharienne ne veut rien dire quand on n’est pas capable d’être l’épicentre de la révolution numérique dans cette région. Tandis que la plateforme d’e-commerce d’Alibaba s’installe au Rwanda, notre secteur de l’information et de la communication n’a attiré que Rs 6 millions d’investissements étrangers au premier semestre de 2018.

Les faits sont têtus : notre économie n’est pas assez diverse.

(www.pluriconseil.com)