Amisha : l’art du Mehendi au bout des doigts
Par
Marjoreland Pothiah
Par
Marjoreland Pothiah
Née d’un geste d’amour pour sa mère, la passion d’Amisha pour le mehendi fleurit aujourd’hui sur les mains des Mauriciennes. Portrait d’une artiste autodidacte qui dessine des destins au henné.
À l’approche de l’Eid, les carnets de rendez-vous de Yashveena Toofanny, plus connue comme Amisha, ne désemplissent pas. Portrait d’une Mehendi artiste qui, entre deux fêtes, dessine sur la peau des Mauriciennes des motifs chargés d’histoire et d’amour.
Il y a une scène qu’Amisha, n’a jamais oubliée. Sa maman qui fouille dans son sac, compte ce qu’elle a, recompte, et finit par poser le porte-monnaie sans rien dire. Une fête approchait et l’application de mehendi coûtait trop cher.
Amisha avait neuf ans. Elle a regardé sa mère, et quelque chose s’est noué dans sa poitrine. Quelque chose d’actif : « Pourquoi pas moi ? » C’est là que tout a commencé.
Sa maman lui a montré les gestes, à elle et à sa cousine. Les premières applications, c’était sur ses mains à elle, patientes, disponibles, toujours tendues quand sa fille avait besoin de pratiquer. Amisha avait déjà l’œil. À l’école, elle passait des heures sur ses feuilles d’art, à dessiner des fleurs, des motifs qui s’enroulent, des formes qui s’appellent et se répondent. Le mehendi n’était pas une rupture avec tout ça. C’était l’aboutissement naturel.
La première vraie commande arrive quand elle est en Grade 7. Une amie de sa maman se marie, et c’est elle qu’on appelle. Elle s’installe, prend le cornet, et la panique arrive avec. Ses mains connaissent les gestes, mais c’est différent : c’est une vraie mariée, un vrai jour, une vraie attente.
Puis elle saisit la main de la femme dans la sienne, et quelque chose se détend. Le « flow » arrive, naturellement, sans qu’elle ait à le chercher. Les lignes sortent, les motifs se déploient, et dans ce silence concentré elle comprend que ce n’est pas un apprentissage qui se termine. C’est une évidence qui commence. Ce soir-là, elle rentre avec sa première paie. Elle la remet à sa maman.
Apprendre, c’est aussi encaisser. Son professeur l’emmène rue Pagoda pendant le Ramadan : plein air, pleine foule, sans filet. Il y a des clientes qui regardent son travail, font la moue, et effacent le design devant elle. Pas méchamment, franchement, ce qui est parfois pire. « Zot dir mwa fran zot pa kontan li. » Et elles tendent leur main à quelqu’un d’autre.
Amisha reste là, ramasse ses affaires, et rentre. Il y a des soirs où elle pense sérieusement à tout laisser tomber. C’est sa maman qui, chaque fois, tend sa main. Encore. Toujours. « Pratique sur moi. » Mère célibataire, ressources comptées mais jamais avare de ce geste-là, offrir sa paume comme on offre une deuxième chance. Amisha en parle et sa voix se pose différemment. C’est une dette qu’on ne rembourse pas.
Dix ans ont passé. En semaine, Amisha travaille dans un call centre à Ébène. Le mehendi, c’est ses week-ends, ses congés, ses jours à elle et à ses clientes. Quand une commande arrive, la cliente envoie son design à l’avance. Puis Amisha se déplace, et là commence la vraie conversation. Parce que ce que les femmes lui montrent sur leur téléphone n’est jamais tout à fait ce qu’elles veulent vraiment.
Les mariées veulent leur histoire d’amour inscrite sur leurs mains le jour du mariage ; leur rencontre, un souvenir, un détail qui n’appartient qu’à elles. D’autres demandent le portrait de leur animal de compagnie glissé dans un motif arabique. Il faut écouter, poser les bonnes questions, laisser la confiance s’installer. Alors seulement, on sait vraiment ce qu’on va dessiner.
« Ma maman m’a montré qu’on doit faire les choses avec amour, sinon on ne les fait pas. » C’est sa boussole, et elle la vit dans la façon dont elle s’installe, prend son temps, recommence sans se plaindre quand une cliente n’est pas satisfaite, même après une heure de travail. La joie quand c’est fini, quand la femme regarde ses mains et sourit, Amisha dit qu’elle ne sait pas comment la décrire.
Elle rêve d’être connue dans toute l’île. Elle donne déjà des cours, en marge de tout le reste. Ce qu’elle veut vraiment, c’est une école, un endroit où des filles et des femmes apprendraient le mehndi comme elle l’a appris : avec patience, avec rigueur, et avec l’idée que ce qu’on fait de ses mains dit quelque chose de ce qu’on est. À celles qui hésitent, elle dit simplement que ce n’est pas facile, mais que ce n’est pas difficile non plus. Ce qu’il faut, c’est persévérer. Et ne pas oublier pourquoi on a commencé.
Elle, elle n’oublie pas. L’image de sa mère avec son porte-monnaie est toujours là, au commencement de tout.