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Ameerah Arjanee : les langues comme lignes de vie

Par Sara Lutchman
Publié le: 22 mars 2026 à 17:30
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Pour Ameerah, « les langues sont la clé pour ouvrir la porte au monde ».

Hyperactive et multilingue, Ameerah Arjanee navigue entre Maurice, Pékin et Londres, traduisant, enseignant et écrivant dans un flux continu où les langues deviennent son mode d’existence.

Sur son écran, tout reste ouvert en même temps. Des fenêtres sur Pékin, Londres, Maurice. Des documents médicaux à traduire. Des cours de kreol morisien à préparer pour des étudiants chinois qui n’ont jamais vu l’océan Indien. Des échanges avec des interprètes en formation au Royaume-Uni. Des sujets journalistiques en attente de relecture. Rien ne se ferme vraiment. Tout reste en suspens, comme si chaque tâche appelait la suivante sans jamais la remplacer…

« Je suis hyperactive, et j’ai du mal à me concentrer si je ne fais pas vingt choses à la fois », confie Ameerah Arjanee. Traductrice, interprète, enseignante, consultante, journaliste freelance… à 32 ans, elle vit dans cet entre-deux permanent.

Elle le dit simplement : « Je travaille avec les langues et les cultures, mais j’ai plusieurs casquettes. » L’idée d’un emploi de bureau classique l’angoisse : « J’aurais eu plus de mal dans un travail de bureau où il faut faire une seule chose. » C’est un mode de vie. Et plus encore, une manière d’être au monde.

Elle traduit et interprète du français, de l’espagnol et du mandarin vers l’anglais, et du kreol vers l’anglais – et inversement –, principalement dans les domaines de la médecine, du cinéma, de la télévision et de la politique chinoise. En filigrane, presque discrètement, il y a l’écriture littéraire : la poésie d’abord, qui lui a valu des prix et des sélections dans des concours internationaux, puis la fiction, et le « long-form » journalistique. Elle écrit sur le voyage, la gastronomie, la culture, la Chine…

Mais réduire Ameerah Arjanee à une liste serait passer à côté de ce qui la définit le mieux : la circulation. Entre les langues, les continents, les registres de parole. Et surtout, entre les mondes sociaux et symboliques que ces langues organisent, délimitent, ouvrent ou ferment.

Une trajectoire en dehors des cadres

Rien, dans son parcours, ne ressemble à une ligne droite. Elle a grandi à Rose-Hill, dans une famille de médecins et d’ingénieurs, là où les trajectoires sont souvent attendues, balisées, reconnaissables d’une génération à l’autre. Elle échappe au schéma très tôt. Elle ne complète pas le Higher School Certificate (HSC). « Pour des raisons compliquées, et c’était un parcours moins conventionnel, plus à ma portée », dit-elle sans s’attarder.

Ce qui aurait pu être une rupture devient une bifurcation qui ouvre un autre espace : celui des langues. Vers 16 ou 17 ans, elle commence à gagner sa vie grâce à elles. « Je me suis rendu compte que je pouvais y faire carrière. » Le fil conducteur se dessine sans qu’elle ait eu besoin de le planifier : les langues, les livres, le voyage. Une facilité à naviguer entre les idiomes qui était déjà là, enfouie, et qui allait devenir une ressource durable.

Grandir à Maurice, dit-elle, c’est être immergée dès l’enfance dans un environnement où les langues ne s’excluent pas. Elles coexistent, se superposent, s’empruntent des mots, se contaminent mutuellement. On parle créole à la maison, français à l’école, anglais dans les formulaires officiels, bhojpuri chez les voisins, et parfois on mélange tout dans la même phrase sans y penser.

« Le multilinguisme mauricien nous donne une facilité à apprendre d’autres langues, parce qu’on grandit avec des cerveaux qui peuvent facilement sauter d’une langue à l’autre. » Cette plasticité cognitive, elle la décrit comme un avantage structurel, une sorte d’entraînement précoce pour ce qu’elle allait devenir.

Mais cette richesse a une autre face. Ameerah Arjanee évoque une enfance « chaotique ». Et un besoin d’évasion installé très tôt. « L’insularité à Maurice, et mon enfance chaotique ici, ont peut-être contribué à un besoin de m’évader à travers les livres, l’écriture et des cultures ‘lointaines’, avant que je ne puisse vraiment quitter Maurice dans ma vingtaine. »

Elle a depuis vécu à Madrid, à Pékin, à Londres. Elle voyage souvent. Détient un Master en traduction technique de l’espagnol de l’Université de Westminster, et a suivi une formation de traduction médicale avec MedNet. Elle reste « basée à Maurice, pour l’instant ! », une porte laissée délibérément entrebâillée. Ce rapport ambivalent à l’île – à la fois ancrage et point de fuite – traverse ce qu’elle écrit aujourd’hui : un point de référence mais aussi un lieu de tension qu’elle interroge plutôt qu’elle ne célèbre.

Traduire sans effacer

Aujourd’hui, elle est « Court interpreter » à la Cour suprême de Maurice. Elle insiste immédiatement sur le caractère ponctuel de cette mission – « c’est ad hoc, alors ce n’est pas toutes les semaines » – et nuance l’image que l’on pourrait se faire du rôle : « Ce n’est pas si intense que ça. Généralement, j’interprète l’information de base pour des ressortissants étrangers hispanophones, comme la liste des accusations contre eux. Il y a très rarement des termes légaux hyper techniques. »

Mais la Cour n’est qu’un fragment de son activité juridique. L’essentiel se joue ailleurs, dans des espaces délocalisés, où les enjeux deviennent immédiatement plus lourds. Elle est également qualifiée pour faire de la traduction assermentée pour la cour au Royaume-Uni. Elle intervient souvent à distance, notamment à travers Migrant Help, qu’elle décrit comme « la plus vieille et la plus grande ONG pour les migrants et réfugiés là-bas ».

Elle forme aussi des interprètes d’origine mauricienne et chagossienne intervenant dans le service public britannique, au NHS, notamment. Des gens qui naviguent eux-mêmes entre deux univers culturels et qui doivent apprendre à le faire avec précision, dans des situations où une erreur peut changer une vie.

« Je dois faire très attention à ne pas laisser fuiter des données sensibles, et je suis obligée de suivre des formations régulières sur le GDPR et l’éthique. » Elle insiste sur les conséquences concrètes de son travail : « Si je donne la mauvaise traduction, interprétation ou formation, ça pourrait affecter le cas de demande de garde d’enfant d’une maman ou impacter le service que reçoit un Chagossien à l’hôpital. »

Sa méthode est rigoureuse. Elle vérifie deux, trois, quatre fois dans des lexiques spécialisés. Elle demande plus d’information sur le contexte quand c’est possible. « C’est la même chose quand je traduis pour des compagnies d’assurance médicale, ce que je fais plus souvent. » Elle se décrit « assez pointilleuse et assidue ». La précision n’est pas une qualité parmi d’autres. C’est une éthique.

Certains moments restent. Elle hésite à les raconter, devoir de confidentialité oblige. Puis accepte d’en évoquer un type récurrent : les cas de violence domestique. Dans ces dossiers traités depuis le Royaume-Uni, elle a souvent dû traduire ou interpréter des injures en créole, des phrases proférées dans la fureur ou l’humiliation, des mots qui portent leur violence dans leur texture même, dans leur charge culturelle, dans tout ce qu’ils convoquent pour celui ou celle qui les entend.

Le problème n’est pas lexical. Un dictionnaire ne suffit pas. « Ce genre de langage est très culturel et je dois ajouter des commentaires pour que le juge à Nottingham ou Glasgow comprenne vraiment la violence d’une phrase comme ‘Mo pou b*** dife dan to ***’ dite à une femme. » Traduire, ici, ne signifie pas remplacer un mot par un autre. Cela signifie faire passer une violence d’un système symbolique à un autre sans en perdre la densité, sans l’aplatir dans une équivalence trop propre qui trahirait ce qu’elle était.

Elle en tire une réflexion plus large, qu’elle formule avec une certaine gravité : « Ça m’a fait beaucoup réfléchir sur le pouvoir des mots, même du langage vulgaire et de la rue, dans un contexte légal. » Les mots ne sont jamais neutres ; même les plus grossiers contiennent une histoire, une relation de pouvoir, une géographie sociale.

Pékin : enseigner une langue invisible

Autre espace, autre temporalité, autre type de vertige. À l’Université des études étrangères de Pékin, où elle exerce également comme consultante, Ameerah enseigne en ligne deux modules de kreol morisien à des étudiants chinois. Des jeunes gens qui, pour la plupart, n’ont jamais mis les pieds dans l’océan Indien, n’ont aucune image associée à cette langue, aucun souvenir qui l’ancre dans quelque chose de concret.

« En tant que personne extravertie, j’aime beaucoup l’interaction sociale avec les élèves. J’aime apprendre de ce qu’ils apportent à la classe », confie-t-elle. Elle décrit une curiosité réciproque, presque symétrique : « C’est super intéressant de voir pourquoi un(e) jeune Chinois(e) s’intéresse au créole, et de voir comment leur propre langue maternelle joue un rôle dans l’apprentissage d’une nouvelle langue. »

Et puis il y a les découvertes inattendues : « Mes étudiants m’apprennent beaucoup sur les similarités grammaticales entre le mandarin et le kreol morisien, qui sont toutes les deux des langues très analytiques, avec une logique mathématique. »

Quand elle parle d’apprentissage des langues, Ameerah ne commence jamais par la technique. Elle commence par la psychologie. « La peur des erreurs ou le syndrome de l’imposteur bloque souvent les gens. » Sa conviction pédagogique tient en une phrase : « Apprendre une nouvelle langue est un marathon, pas un sprint. Ça prend du temps et de la pratique. »

Cependant, il y a un héritage local qu’elle nomme avec précision : « Il ne faut pas avoir honte d’avoir un accent ou de faire des erreurs de grammaire. La hiérarchie des langues à Maurice nous a souvent enseigné cette honte. »

Cette hiérarchie, tout le monde à Maurice la connaît : le français comme langue de prestige, l’anglais comme langue d’autorité, le créole longtemps relégué, les langues ancestrales marginalisées. Grandir dans ce système, c’est intégrer très tôt l’idée que certaines façons de parler valent plus que d’autres.

Elle refuse cette assignation. « On se reproche souvent de parler trois ou quatre langues d’une manière ‘imparfaite’, mais on devrait se féliciter d’au moins parler ces langues, même si on fait parfois des erreurs de subjonctif. »

Elle va plus loin : « On doit vraiment dépasser une notion ethnique ou religieuse des langues ; ça nous bloque. » Il y a les regards perplexes qu’elle n’a pas oubliés. « À 12 ans, moi, petite musulmane, je suis rentrée dans une classe de mandarin à l’école publique. » Ces barrières, elle les a franchies. Elle suit de près les débats sur la place du créole dans l’espace public, notamment au Parlement, où la question de son usage reste politiquement sensible et symboliquement chargée.

Écrire, observer, circuler

Elle a travaillé comme content writer avant de s’en éloigner. « J’ai plutôt bougé vers le journalisme freelance pour les journaux étrangers, en partie parce que ça paie mieux. » Mais aussi pour une question de forme, de souffle. « J’ai un style journalistique assez littéraire, et le journalisme me donne des capacités de recherche que je peux utiliser ailleurs. Pour moi, c’est complémentaire. »

À force de passer d’une langue à l’autre, elle a fini par observer ses propres variations. « Je suis plus bavarde en créole et en anglais simplement parce que je les maîtrise mieux. Je suis plus diplomatique et polie dans les autres langues. » 

La langue comme modulation de soi. Une façon d’occuper l’espace social différemment. « Les langues et le vécu culturellement ancré des gens sont inséparables. Les gens se sentent souvent plus à l’aise — pour parler de leur enfance, pour être vulnérables — dans leur langue maternelle », fait-elle remarquer.

Cette observation traverse son travail quotidien. Quand elle interprète dans des cas de violence domestique, quand elle enseigne à Pékin, quand elle traduit des documents médicaux, c’est toujours la même question qui se pose en arrière-plan : qu’est-ce qui se perd, qu’est-ce qui se déforme, qu’est-ce qui résiste dans le passage d’une langue à l’autre ? Et comment faire pour que ce qui compte vraiment survive à la traversée ?

Quand on lui demande de résumer son rapport aux langues, elle répond sans hésitation : « Les langues sont la clé pour ouvrir la porte au monde. »

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