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Allégations d’abus sexuels sur des enfants malentendants : le monde du silence souillé

Ibrahim Sorefan.

C’est une affaire qui fait beaucoup de bruits et qui choque tout le pays. Ibrahim Sorefan, 24 ans, réfute les accusations dont il répond. Sa famille et lui parlent de coup monté, alors que les parents réclament des sanctions sévères contre lui. Dossier. 

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L’orthophoniste dit avoir été piégé

Une quinzaine d’enfants malentendants accusent Ibrahim Sorefan d’avoir abusé d’eux sexuellement dans leur école spécialisée à Beau-Bassin. Les dépositions de 11 élèves ont été enregistrées jusqu’à présent par la police de Barkly, chargée de l’enquête avec la collaboration de la brigade pour la protection des mineurs.  

Arrêté mercredi, l’orthophoniste de 24 ans fait l’objet d’une accusation provisoire de « causing child to be sexually abused » prononcée par le tribunal de Rose-Hill. Les enquêteurs ne l’ont pas encore auditionné car son avocat, Neelkanth Dulloo, n’était pas disponible ces deux derniers jours. Ibrahim Sorefan s’est toutefois entretenu brièvement avec les policiers. Il rejette les allégations formulées contre lui par les enfants et affirme avoir été piégé. Il devrait donner plus de précisions au cours de son interrogatoire, qui pourrait avoir lieu ce samedi. Il sera aussi examiné par un médecin.

Jeudi, après sa comparution au tribunal, le jeune homme a été conduit à son domicile à Phoenix. Ses proches, qui clament également son innocence, étaient présents. Dans la maison à étage, tout était bien rangé et les policiers n’ont rien trouvé de compromettant. Les enquêteurs tentent d’établir le profil du suspect, qui travaillait auparavant dans une autre institution avec des enfants à besoins spécifiques. 

Vendredi, cinq enfants, accompagnés des officiers de la brigade pour la protection des mineurs, d’interprètes en langue des signes et de leurs parents, ont participé à une reconstitution des faits. Ils ont montré aux policiers comment l’orthophoniste aurait profité de leur vulnérabilité. Pour les hommes du chef inspecteur Rajesh Moorghen et du sergent Marden, Ibrahim Sorefan aurait gagné la confiance des élèves avant de passer à l’acte. 

Les enfants expliquent en effet que ce n’est qu’après plusieurs séances individuelles avec le thérapeute que leur calvaire a commencé. Il ressort de leurs versions respectives que l’homme aurait procédé de la même manière avec chacun d’eux : il leur faisait visionner des vidéos à caractère pornographique avant de leur faire subir des attouchements.

Les victimes présumées seront appelées à identifier l’orthophoniste. Le téléphone cellulaire et l’ordinateur portable de ce dernier ont été saisis, ainsi qu’une clé USB lui appartenant. L’analyse des données de ces appareils par l’IT Unit de la police est jugée déterminante car elle devrait permettre de connaître les sites Internet visités et les contenus visionnés par le suspect au cours des dernières semaines. 

Direction de l’école 

Pour obtenir toutes les versions des faits, nous avons pris contact avec la direction de l’école. Cependant, la directrice a affirmé qu’elle a reçu des directives claires de la part du ministère pour ne donner aucune information à la presse. 

L’enseignante qui dénoncé l’orthophoniste a aussi été contactée. Elle a avancé qu’elle reviendra vers nous, mais ne l’a pas fait. 

Me Lovena Sowkhee : «Aucun soutien concret aux parents»

L’avocate Lovena Sowkhee dont les services ont été retenus par un groupe de parents est sidérée par le manque de soutien psychologique pour les parents. « Un psychologue était présent lors de l’enquête, mais c’est tout. Les parents ont été informés que les enfants devront reprendre l’école lundi, alors qu’ils n’ont pas eu d’accompagnement psychologique. » Elle avance que les parents s’interrogent aussi sur la responsabilité légale de l’établissement scolaire.  

Priscilla Veerasamy : « Mon fils est traumatisé »

Depuis deux semaines Priscilla Veerasamy a remarqué un changement d’attitude de son fils de 12 ans. Ce dernier aimait beaucoup aller à l’école jusqu’à récemment. Il trouvait tous les jours des prétextes pour ne pas s’y rendre. La mère de famille a vainement essayé de lui poser des questions. La direction de l’école l’a convoquée le mardi 21 juin et lui a annoncé que son fils a été abusé sexuellement. 

« Mon fils est sourd et ne parle pas. Il essaye de parler dans un jargon compris uniquement par ceux qui le côtoient. Il utilise le langage des signes pour se faire comprendre. Il suit sa scolarité dans cette école spécialisée depuis ses six ans. Car il ne peut pas s’adapter dans une école normale », raconte-t-elle. La mère de 47 ans qui travaille comme bonne à tout faire raconte que son fils s’est facilement adapté dans cet établissement. 

Au début, cette habitante de Rose Hill se faisait du souci pour son fils, car elle craignait qu’il ne soit pas dans son élément. Mais très vite elle a changé d’avis. « Il a été accepté et très bien accueilli par les enseignants et les élèves. Les enseignants prennent bien soin des enfants », poursuit cette mère de quatre enfants. 

Elle a du mal à croire que c’est dans ce même environnement sécurisant que son fils aurait été la proie d’un prédateur sexuel. Elle indique que normalement l’école avertit les parents quand un nouvel enseignant intègre l’école. Or, quand Ibrahim Sorefan a rejoint l’établissement en mai, elle ne l’a pas fait. « Ce que j’ai cru comprendre, il est là pour remplacer une enseignante qui doit accoucher. » 

stephanieRévolte des parents : des peines sévères réclamées

Stéphanie L., la mère d’un élève, est révoltée. Elle a appris la nouvelle le mardi 21 juin. Et elle déplore que la direction de l’école leur ait mis au courant de la situation tardivement. « On nous a convoqués dans la matinée de mardi à l’école. Je pensais d’abord que mon enfant s’était mal comporté à l’école et qu’il avait fait une bêtise. J’étais loin d’imaginer qu’on allait m’annoncer une telle chose », explique cette mère de 32 ans. 

Selon elle, les parents ont été convoqués individuellement et la directrice leur a mis au courant de la situation. « Comment peut-on faire de telles atrocités à des enfants vulnérables ? C’est inhumain de faire de telles choses à des enfants. Ils sont innocents et certains ne comprennent pas ce qu’il se passe », fait-elle observer.

Un enfant calme

Stéphanie affirme que son enfant fréquente cette école spécialisée, car il éprouve des difficultés à s’exprimer depuis son plus jeune âge. Selon elle, son enfant n’a montré aucun signe de ce qu’il avait subi. « C’est un enfant calme et dans son coin comme à son habitude. Il ne nous a pas raconté ce qu’il s’était passé. Nous avons seulement constaté qu’il ne voulait pas se rendre à l’école depuis quelques jours. » 

Lorsqu’elle a appris la nouvelle, elle a interrogé son fils. « Lorsque je lui ai demandé ce qu’il s’était passé, il m’a donné certains détails. Je ne suis pas allé plus loin de peur de le traumatiser. Car il m’a expliqué avec des gestes. J’ai juste appris que l’orthophoniste était employé depuis un mois et qu’il a fait des attouchements sur mon enfant à trois reprises durant les classes », dit-elle.

Me Neelkanth Dulloo, avocat d’Ibrahim Sorefan : «Seul un tribunal peut le juger» 

Les services de Me Neelkanth Dulloo et Me Saud Peerun ont été retenus par la famille du suspect. Me N. Dulloo dit comprendre les appréhensions des parents et l’émotion qui a gagné la société civile. Cependant, il avance qu’il est important de ne pas procéder à jugement hâtif. 

« Il faut laisser la police faire son enquête et avec un des meilleurs inspecteurs sur cette affaire, nous sommes sûrs que la vérité va triompher. Personne n’est habilité à juger notre client sauf un tribunal. Celui-ci déterminera si les éléments sont recevables et s’il y a des preuves. Tout citoyen mauricien a droit d’être défendu par un avocat de son choix ou commis d’office comme garanti dans la Constitution de la République de Maurice. »

Ibrahim Sorefan vu par sa famille : un jeune homme attentionné et aimable

Après son HSC au collège Saint-Joseph, avec la chimie, la physique et les maths comme matières principales, Ibrahim Sorefan entame des études de « speech-language pathology » (SLP) à Cape Town, en Afrique du Sud. 

Mais début 2020, alors que la pandémie de Covid-19 se déclare, il rentre à Maurice juste avant la fermeture des frontières. L’année précédente, Ibrahim était venu en vacances dans l’île et avait fait un stage de cinq semaines, toujours en SLP, avec Naya Abasakoor. « Il a d’ailleurs eu une lettre de recommandation de ce centre spécialisé », nous dit son frère. Selon ses parents, « c’était une année avant qu’il ne soit diplômé ». 

Pour ne pas rester à ne rien faire, il s’engage dans des études de réflexologie dans un centre qui accueillait des Chinois itinérants experts en la matière. Puis, il intègre le centre Beesy Bees qui s’occupe d’enfants et d’adultes handicapés. Il y passe deux mois, octobre et novembre 2020. « Ensuite, il a suivi plusieurs cours en ligne avant de travailler bénévolement au BG Care Home, surtout pour faire les massages des personnes âgées. » 

En 2021, il repart à Cape Town pour terminer ses études. « En octobre 2021, il est revenu au pays avec son diplôme en poche et il a ouvert son cabinet dans le complexe Riverwalk à Highlands. Il faisait aussi des consultations à domicile. » 

Comment a-t-il atterri à l’école des sourds de Beau-Bassin ? « Il a envoyé son CV, il a passé un entretien et on l’a embauché. Il a commencé le 2 mai dernier. La direction, dès le premier jour, lui avait dit de se méfier des professeurs de langue des signes car ils n’aiment pas les orthophonistes, de ne pas écouter les palabres, de faire son travail et de s’en aller », nous dit sa soeur. Ibrahim a reçu deux autres offres d’écoles spécialisées : « Il devait commencer mercredi dernier au centre Beesy Bees », précise-t-elle. 

Fait étrange, raconte sa mère, « ce mercredi, Ibrahim m’a conduite à mon travail et on écoutait la radio dans la voiture sans savoir que c’était de lui qu’on parlait aux infos. Quand il est arrivé à l’école, on l’a photographié et il m’a appelée pour me dire qu’il ne comprenait pas pourquoi. Après être entré dans l’établissement, il m’a rappelée. Il m’a dit qu’il y avait des allégations contre lui et m’a demandé de venir le voir au poste de police de Barkly. J’ai alors appelé son frère et nous sommes partis le voir. » 

Sa sœur, qui se dit très proche de lui, enchaîne : « Je lui ai posé la question : est-ce que tu as fait ce qu’on te reproche ? Il m’a répondu que non. » Ibrahim est aussi un fin cuisinier, selon elle : « Il aime faire de grands plats pour tout le monde. Souvent, quand il a du temps, il prépare le dîner. Il adore faire plaisir. » 

Que risque Ibrahim Sorefan ?

Jhoree Rattan, Child Welfare Officer au ministère de l’Égalité des genres, explique que la Children’s Act 2020 a été promulguée le 24 janvier 2022. Elle a pour objectif une meilleure protection des enfants. 

Son père : « C’est un coup monté »

Lui ne croit pas une seule seconde en la culpabilité de son fils. « Ibrahim intervenait dans cette école deux fois par semaine depuis seulement un mois et demi. Cela fait dix séances avec des enfants. Soyons logiques, est-ce que c’est possible qu’il ait fait tout ce qu’on lui reproche en si peu de séances ? Pour moi, c’est un coup monté. Par qui et pourquoi, la justice nous le dira. »

Prédateurs sexuels

Selon lui, le registre des prédateurs sexuels est déjà prêt et le commissaire de police est possession d’une copie. « L’objectif de ce registre est de réduire les cas d’abus sexuel dans le pays. Les personnes qui ont été trouvées coupables d’abus sexuel sur les enfants sont surveillées », avance notre interlocuteur. Il ajoute que même les noms de ressortissants étrangers y figurent. 

SENA

L’orthophoniste Ibrahim Sorefan n’était pas enregistré auprès de la Special Education Needs Authority (SENA). C’est ce qu’a indiqué Arvin Authelsingh, directeur de cette entité. « Il n’est pas enregistré auprès de la SENA. Nous avions lancé un appel à toutes les écoles et à tous les employés », indique-t-il. Cependant, ses parents avancent qu’ils y avaient déjà déposé tous les documents nécessaires. 

Children’s Court

Selon Jhoree Rattan, la New Children’s Court a deux divisions. Une pour la protection et l’autre pour les cas criminels. « Ce tribunal est “ child friendly ”. On se sert d’un langage simple et direct avec l’enfant. L’enfant est bien préparé psychologiquement avant de comparaitre. L’enfant va répondre via vidéoconférence. L’enfant n’a pas peur de s’y rendre. Cette cour prend les cas au plus vite dans le meilleur intérêt de l’enfant. Comme on dit “ Justice delayed is Justice denied’. » 

Questions à… Taij Dabycharun, avocat : « Jusqu’à 30 ans de prison en cas de circonstances aggravantes »

Des élèves malentendants d’une école spécialisée de Beau-Bassin, âgés de 12 à 14 ans, accusent leur orthophoniste d’abus sexuels. Quels sont le tribunal compétent et la loi qui s’applique pour ce type d’affaire ?
Si des actes ont été commis sur un enfant ou un adolescent, la personne sera poursuivie devant la Children’s Court. La Children’s Act, à l’article 19, dispose que nul ne peut abuser sexuellement d’un enfant de moins de 16 ans. Promulguée au début de cette année, cette loi a apporté plusieurs amendements concernant les délits sexuels sur les mineurs. Les peines ont notamment été revues. Elles sont plus sévères, surtout s’il y a des circonstances aggravantes.

Quelles sont les circonstances aggravantes et la peine encourue ?
Des circonstances aggravantes peuvent être retenues si l'enfant est physiquement ou mentalement handicapé, si l'auteur de l'infraction a abusé de sa position de responsabilité, de confiance ou d'autorité envers l’enfant, entre autres. Dans ces cas précis, la personne reconnue coupable risque une peine maximale de 30 ans de prison.

Quand est-il lorsqu’une personne a obligé un enfant à visionner des films pornographiques ?
La personne peut être poursuivie en vertu de l’article 46(a) de l’Information and Communication Technology Act. Elle encourt une peine de prison maximale de 10 ans et une amende pouvant aller jusqu’à Rs 1 million. 

Sur le plan de sa carrière professionnelle, que risque l’orthophoniste ?
Il est très probable que l’orthophoniste soit mis à pied par son employeur le temps de la procédure. L’employeur devra attendre l'issue du procès pénal et, ensuite, décider si l’employé doit ou non faire face à un comité disciplinaire. Il ne faut pas oublier que même s'il y a eu des allégations contre une personne, l’article 10 de la Constitution prévoit que toute personne accusée d'une infraction est présumée innocente jusqu'à ce qu'elle soit reconnue coupable par une cour de justice.
 

 

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