Ali Mansoor, économiste : «Le niveau de vie baissera en 2026 pour 80 % des Mauriciens actifs»
Par
Fabrice Laretif
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Fabrice Laretif
Dans cet entretien, l’économiste Ali Mansoor dresse un état des lieux de l’économie mauricienne et analyse les enjeux de croissance, de dette, de pouvoir d’achat et de transformation économique.
Alors que 2026 débute, comment qualifieriez-vous l’état de l’économie mauricienne à la sortie de 2025 ? Quels enseignements majeurs retenir de l’année écoulée ?
À la fin de 2025, l’économie mauricienne se trouve dans une phase de transition importante. Après la reprise post-COVID, la croissance reste positive mais modérée, avec des projections autour de 3,2 % pour 2025 selon les institutions internationales, en baisse par rapport aux performances de 2023–2024.
L’inflation s’est stabilisée à un niveau plus bas qu’anticipé, reflétant une maîtrise relative des pressions sur les prix. Les enseignements à tirer sont clairs : il est essentiel de consolider les acquis de la reprise tout en rétablissant des marges de manœuvre fiscales et en stimulant la croissance inclusive — au lieu de se focaliser sur l’austérité budgétaire.
La décision, dans le dernier Budget, de privilégier l’austérité plutôt que la croissance commence déjà à produire des effets indésirables. Lors des consultations tripartites, l’augmentation forfaitaire ne compense l’inflation que pour environ 20 % des salariés, ceux aux revenus les plus faibles. Donc, pour 80 % des Mauriciens actifs, et surtout pour la classe moyenne, le niveau de vie baissera en 2026, car les prix augmentent plus vite que leurs salaires.
Le Budget 2026 doit maintenant être orienté résolument vers la croissance pour restaurer le pouvoir d’achat et soutenir l’activité économique.
Les Consultations nationales de la Vision 2050 ont été lancées en décembre 2025 comme un vaste exercice participatif. Au-delà du symbole, peuvent-elles réellement influencer les choix économiques à court et moyen terme ?
Oui, si elles sont effectivement intégrées dans les processus de décision. Un processus participatif structuré renforce la qualité des décisions publiques en s’appuyant sur les expertises du secteur privé, de la société civile et des jeunes générations. Pour qu’il influence réellement les décisions économiques dès 2026, il faudra des mécanismes clairs de suivi, des indicateurs de mise en œuvre et une appropriation par les acteurs publics, afin de transformer les aspirations en actions concrètes.
La priorité doit aller à des actions concrètes en faveur de la croissance, particulièrement des exportations, et à une réforme de la protection sociale pour une meilleure protection à budget constant. Cela sera essentiel pour faire face aux défis liés à l’augmentation de la part des personnes âgées dans la population.
Le plus important est que les consultations se concentrent sur la question de savoir comment l’intelligence artificielle (IA) pourrait coûter des emplois dans nos exportations de services et sur ce que nous pouvons faire pour investir afin de contrer cet effet en créant de nouvelles opportunités d’emploi liées à l’IA.
Le Budget 2026 doit maintenant être orienté résolument vers la croissance pour restaurer le pouvoir d’achat.»
Le gouvernement insiste sur le caractère inclusif de ces consultations. Quels enjeux économiques prioritaires devraient, selon vous, émerger des débats dès 2026 ?
Les enjeux économiques suivants doivent émerger comme priorités :
L’accent doit être mis sur des actions concrètes et réalisables qui stimulent la croissance, en particulier la croissance des exportations, afin de renforcer la résilience de l’économie mauricienne.
Il est essentiel de réformer le système de protection sociale pour que, avec les mêmes ressources, nous puissions obtenir une meilleure protection pour tous — en adaptant les mécanismes de soutien aux besoins actuels et futurs des familles mauriciennes.
Cette réforme est d’autant plus cruciale face au vieillissement démographique : une part croissante de personnes âgées dans la population impose des solutions durables de financement et de couverture sociale.
Les consultations doivent se concentrer sur la question de savoir comment l’IA pourrait entraîner la perte d’emplois dans nos exportations de services, notamment dans les secteurs où Maurice est traditionnellement compétitif.
Il ne s’agit pas seulement d’identifier les risques, mais aussi de définir ce que nous pouvons faire pour investir de manière proactive afin de contrer ces effets en créant de nouvelles opportunités d’emploi liées à l’IA et à d’autres technologies de pointe.
Dans un contexte de disponibilité limitée de devises, des innovations de marché — comme la possibilité pour certaines entreprises cotées de verser des dividendes en devises étrangères à leurs actionnaires — peuvent contribuer à mieux utiliser les devises générées par l’économie réelle et réduire les pressions sur l’accès aux devises.
Une stratégie de croissance tirée par les exportations — diversifiée au-delà du tourisme vers les services numériques, la finance, l’économie verte, la logistique et d’autres niches compétitives — est indispensable pour élargir notre base productive.
Pour que ces orientations se traduisent en résultats, il faut assurer la transparence, l’inclusion et la responsabilité dans la mise en œuvre des politiques, avec des indicateurs clairs de suivi et des mécanismes d’ajustement.
Sur le plan des finances publiques, la dette a continué de progresser en 2025, avec un ratio dette/PIB proche de 90 %. Cette situation laisse-t-elle encore des marges de manœuvre au gouvernement en 2026 ?
Un ratio dette/PIB proche de 90 % est significatif pour une économie de taille moyenne, ce qui justifie la prudence budgétaire. Cependant, il reste encore des marges de manœuvre si les ressources sont réorientées pour poursuivre une stratégie de croissance. L’accent doit changer. Des mesures d’austérité doivent être remplacées par une orientation vers l’efficacité des dépenses publiques et la stimulation de la croissance durable.
Le prochain Budget doit privilégier des projets à rendement économique élevé ; formuler des réformes structurelles qui améliorent les recettes fiscales sans augmenter le taux d’imposition ; et prendre des mesures pour accroître l’efficacité et l’efficience des dépenses.
L’importance de viser la croissance se voit en comparant la consolidation budgétaire requise avec les taux de croissance actuels à ce qui devient possible avec un taux de croissance de 6 %. L’Espagne, l’Irlande, Singapour, la Corée du Sud et Taïwan ont tous maintenu des taux de croissance d’au moins 6 % après être passés au statut de pays à revenu élevé. Avec les bonnes politiques, il n’y a aucune raison pour que Maurice ne puisse pas atteindre 6 % de croissance. Cela devrait être un objectif pour les consultations et pour le suivi lors de la mise en œuvre. Si nous n’atteignons pas 6 %, nous aurions besoin de consultations supplémentaires pour identifier les réformes nécessaires afin d’atteindre cet objectif.
À 3,4 % de croissance, stabiliser la dette à 89 % du PIB impose dix ans d’austérité, avec une réduction annuelle de l’emprunt de Rs 2 à 3 milliards et un emprunt ramené à Rs 21 milliards contre Rs 41 milliards en 2025.
Avec un taux de croissance plus réaliste de 3 %, stabiliser la dette à 89 % du PIB nécessiterait de réduire l’emprunt du gouvernement d’environ Rs 4 milliards par an, pour n’atteindre que Rs 15 milliards par an au bout d’une décennie.
En revanche, atteindre un taux de croissance de 6 % permettrait d’augmenter les besoins d’emprunt d’environ Rs 1 milliard par an tout en faisant baisser la dette à 77 % du PIB à terme. Ainsi, en une décennie, le gouvernement pourrait emprunter Rs 52 milliards par an pour financer les retraites, d’autres dépenses sociales et des investissements productifs dans notre jeunesse et nos infrastructures publiques, sans avoir à augmenter les impôts.
Moody’s reconnaît les efforts engagés mais juge le rythme de réduction de la dette insuffisant. Lorsque les autorités invoquent la surveillance de l’agence pour justifier certaines décisions ou renoncements, est-on face à une contrainte objective ou à un argument politique ?
La surveillance des agences de notation comme Moody’s joue un rôle objectif en rappelant l’importance de la crédibilité financière. Toutefois, s’appuyer uniquement sur leurs évaluations pour justifier des renoncements politiques risque de restreindre la capacité du gouvernement à investir pour la croissance.
Il faut trouver un équilibre entre maintenir une bonne notation de crédit — qui facilite l’accès aux marchés — et ne pas sacrifier des réformes structurelles nécessaires à une croissance plus robuste et inclusive.
Le meilleur moyen d’y arriver est d’adopter une stratégie visant à assurer au moins 6 % de croissance économique annuelle.
La Banque de Maurice anticipe une croissance autour de 3 % en 2026. Dans le contexte actuel, quels secteurs pourraient porter cette croissance et quels risques pourraient la limiter ?
Plusieurs secteurs peuvent soutenir la croissance :
Investir dans l’IA comme moteur de transformation numérique et de productivité, avec des programmes nationaux de soutien et des incitations pour l’adoption de l’IA dans divers secteurs.
Développer le secteur manufacturier à forte valeur ajoutée, notamment dans les composants techniques, dispositifs médicaux, aéronautiques et industries de précision.
Attirer des talents et des investisseurs internationaux, en utilisant Maurice comme base régionale pour l’Afrique grâce à une stratégie pro-business et un environnement fiscal attractif.
Faire de Maurice un hub éducatif attirant des universités et des centres de formation de classe mondiale pour renforcer les compétences et l’innovation.
Promouvoir le tourisme médical et les soins de santé avancés, y compris les services de tourisme médical, la médecine de haute technologie et l’éducation médicale.
Le tourisme réinventé, avec une montée en gamme et des segments spécialisés.
Les services numériques et la fintech, tirés par l’innovation locale.
Les investissements verts et climatiques, notamment l’efficacité énergétique et l’économie bleue.
Les principaux risques incluent :
une absence de vision et un manque de volonté de mettre en œuvre les réformes courageuses et profondes qui sont nécessaires pour atteindre un taux de croissance de 6 % sans austérité.
une faible capacité de mise en œuvre, marquée par une préférence pour la loyauté politique plutôt que la compétence.
des processus trop bureaucratiques, avec une délégation insuffisante et une prise de décision lente au niveau des décideurs de haut rang.
des efforts insuffisants pour promouvoir la transparence et lutter contre la corruption, ce qui affaiblit la confiance et l’efficacité de l’action publique.
La volatilité des marchés mondiaux, qui peut réduire la demande externe.
Une frilosité de l’investissement privé si les incertitudes politiques persistent.
Des contraintes sur le crédit domestique et la disponibilité de devises, qui peuvent ralentir l’activité.
L’instabilité à des postes clés peut nuire à la continuité des réformes et à la confiance des investisseurs.»
L’inflation pour 2025 est désormais estimée à 3,7 %, un niveau plus modéré qu’anticipé. Quels facteurs expliquent cette évolution et peut-on espérer une stabilisation durable en 2026 ?
La baisse de l’inflation s’explique par la détente des prix internationaux de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que par des mesures de politique monétaire prudente. Pour espérer une stabilisation durable en 2026, il sera essentiel de préserver la discipline monétaire, d’anticiper les chocs externes et de renforcer la production locale afin de réduire la sensibilité aux importations.
Pour 2026, l’inflation attendue reste proche de la cible de moyen terme. Quels sont aujourd’hui les principaux risques haussiers susceptibles de peser sur le coût de la vie ?
Les risques haussiers incluent : une détérioration du taux de change de la roupie si la croissance des exportations continue de rester en deçà de celle des importations ; une reprise plus forte des prix internationaux des importations alimentaires, de l’énergie et des produits de base ; des pressions sur les salaires si la productivité ne suit pas, entraînant des coûts de production plus élevés ; des difficultés dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, qui peuvent renchérir les importations intermédiaires.
Malgré un volume élevé de transactions sur le marché des changes en 2025, les opérateurs évoquent toujours une pénurie de devises. Comment expliquer cette situation et quels en sont les effets concrets sur l’activité économique ?
La situation découle d’un déséquilibre entre l’offre et la demande de devises sur le marché. Bien que la roupie soit librement convertible en principe, la Banque de Maurice exerce une forme de « moral suasion » qui incite les banques à rationner l’accès aux devises, ce qui crée une pénurie de fait pour certains opérateurs. Cela se traduit par des coûts plus élevés pour les importations, des retards dans les chaînes d’approvisionnement et une réticence accrue à investir dans des activités nécessitant des devises.
Une solution durable exige que la Banque de Maurice laisse la roupie trouver sa véritable valeur, tandis que le gouvernement met en œuvre une stratégie de croissance tirée par les exportations.
L’année 2025 a été marquée par des démissions à la tête de plusieurs institutions clés et par des tensions politiques au sommet de l’État. Dans quelle mesure cette instabilité peut-elle affecter la crédibilité et l’exécution de la politique économique en 2026 ?
L’instabilité à des postes clés peut nuire à la continuité des réformes et à la confiance des investisseurs. Une gouvernance forte et stable est cruciale pour assurer la mise en œuvre efficace des politiques économiques, surtout dans un contexte de consolidation budgétaire et de relance.
La priorité doit être de renforcer la transparence institutionnelle et la cohérence des décisions publiques, afin d’éviter des effets négatifs durables sur l’environnement économique.
Il est difficile de voir comment Maurice peut réussir au cours de la prochaine décennie si les décideurs politiques continuent de privilégier la loyauté politique au détriment de la compétence. Un passage à un recrutement transparent des talents pour les postes clés, avec des décideurs politiques s’abstenant de sélectionner eux-mêmes ces postes et promotions, est un point de départ essentiel.
De plus, les institutions devraient être autorisées à renouveler leurs conseils d’administration et leurs cadres supérieurs conformément aux meilleures pratiques internationales, sans intervention des politiciens. Le rôle des décideurs politiques est de fixer des objectifs et des cibles clairs, et de permettre aux conseils d’administration de récompenser les résultats et de sanctionner les mauvaises performances.
L’instauration d’un tel système protégerait également les institutions clés de toute instabilité politique et de tensions politiques.
La hausse de l’âge d’éligibilité à la pension de retraite à 65 ans entre désormais en application. Sur le plan économique et démographique, cette réforme était-elle inévitable ?
Sur le plan démographique, avec l’allongement de l’espérance de vie, ajuster l’âge de la retraite était raisonnable pour assurer la viabilité du système de pensions et réduire la pression fiscale.
Cette réforme doit toutefois s’accompagner de politiques actives du marché du travail, notamment pour promouvoir la formation continue et l’emploi des travailleurs âgés, afin que l’allongement de la vie active devienne une opportunité plutôt qu’un fardeau.
De plus, cette réforme limitée ne s’attaque pas aux principaux problèmes auxquels notre système de retraite est confronté. Actuellement, les classes moyennes ne peuvent pas prendre leur retraite avec une pension décente à moins que leur employeur ne propose une pension privée généreuse ou qu’elles n’aient fait de grands sacrifices pour épargner en vue de leur propre retraite.
Cette réforme partielle de l’âge de départ à la retraite de la Basic Retirement Pension (BRP) doit s’inscrire dans une réforme plus large qui permette à tous les Mauriciens de prendre leur retraite avec au moins la moitié des revenus qu’ils avaient au cours de leurs dernières années de travail.
Pour conclure, entre la compensation salariale prévue dès janvier 2026, l’évolution du dossier AGOA, les défis liés à la main-d’œuvre et l’attractivité du climat des affaires, quelles perspectives voyez-vous pour l’investissement privé et le pouvoir d’achat au cours de l’année 2026 ?
Toute société digne de ce nom doit être jugée par la manière dont elle prend soin des plus démunis. À cet égard, Maurice fait bien de protéger le pouvoir d’achat des quelque 20 % de Mauriciens rémunérés au salaire minimum. Toutefois, cela ne suffit pas à bâtir une société de qualité.
L’épine dorsale de tout pays moderne et progressiste est la classe moyenne, et la clé du succès réside dans le soutien aux PME. Les politiques d’austérité, ainsi que l’augmentation des impôts et des coûts pesant sur les PME, vont exactement dans le sens inverse.
C’est pourquoi une stratégie axée sur la croissance est indispensable. Elle doit être complétée par une réforme du système de retraite et par un élargissement du filet de protection sociale, afin de le rendre plus équitable et mieux adapté aux besoins de tous les Mauriciens, et non seulement de ceux situés au bas de l’échelle.
Sur le plan international, Maurice est favorisé par le fait qu’une part croissante de ses exportations est constituée de services. Nous sommes donc mieux protégés que de nombreux pays contre les droits de douane élevés aux États-Unis et contre les effets de la démondialisation. De plus, nos bonnes relations avec la Chine, l’Europe et l’Inde, ainsi que notre appartenance à des organisations africaines clés, nous offrent une opportunité de devenir un pôle dans la restructuration émergente de l’économie mondiale.
À ce stade, il semble que les États-Unis réduisent leur participation à l’économie mondiale. Si cela venait à changer, ce serait d’autant plus bénéfique pour Maurice. Toutefois, même en l’absence des États-Unis, Maurice peut tirer profit d’un système mondial fondé sur des règles, centré sur l’Afrique, l’Europe, la Chine et l’Inde.
« Ami de tous et ennemi de personne » ne doit pas rester un simple slogan, mais peut devenir une pierre angulaire de notre politique économique. Pour cela, nos décideurs doivent faire preuve de davantage d’audace et assumer un rôle de leadership dans la construction de ce nouvel ordre économique mondial en gestation.
Il est temps de lancer une Initiative Ramgoolam dans laquelle le Premier ministre affirme un leadership international afin d’attirer des investissements et des appuis pour positionner le pays comme un centre d’affaires pour l’Afrique.
En promouvant le modèle socio-économique mauricien comme alternative aux approches dominées par les multinationales, il peut renforcer les partenariats avec l’Europe, notamment en matière de sécurité alimentaire et énergétique. Cette stratégie permettrait à la fois d’élever le niveau de revenu de Maurice vers ceux de Singapour et de Dubaï, et de libérer le potentiel de développement de l’Afrique.