Alain Gordon-Gentil : «Une réflexion stratégique est engagée sur le financement de la MBC»

Par Patrick Hilbert
Publié le: 16 mars 2026 à 13:30
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Un an après sa nomination à la tête de la MBC, Alain Gordon-Gentil fait un état des lieux de sa première année aux manettes. Il parle des réussites, des échecs mais aussi de la grande réforme de la MBC, tant sur le plan administratif, des ressources humaines, mais aussi du MBC Act qui se prépare. Le directeur général évoque aussi la situation financière de la radio-télévision nationale.

Un an après votre prise de fonction, quel diagnostic portez-vous aujourd’hui sur l’état réel de la MBC, tant sur le plan éditorial qu’organisationnel ?
Sur le plan éditorial, les Mauriciens qui regardent la MBC, notamment les informations, ont constaté que le bulletin informe désormais, mais surtout, et j’insiste, respecte le public. S’y ajoutent des débats sur des sujets d’actualité, comme la réforme électorale, ainsi que des enquêtes sur des thèmes brûlants. Cette dynamique va non seulement se poursuivre, mais s’amplifier. La rédaction télé et radio fonctionne aujourd’hui dans un cadre apaisé, où la liberté d’échanger et la liberté de ne pas être d’accord sont la norme. Le bulletin d’information est conçu par la responsable de la rédaction et son équipe de journalistes, et c’est ce que le public voit chaque soir, sans que les sujets ne soient influencés par des personnes œuvrant dans des officines occultes.

Quelles ont été les décisions les plus difficiles à prendre au cours de cette première année, et pourquoi ?
La question, pour moi, ne se pose pas en ces termes. Il n’y a pas eu de décisions difficiles, mais des décisions importantes. Tôt ou tard, des questions difficiles surgiront, notamment cette année 2026, consacrée – entre autres – à remettre de l’ordre dans la maison. Il n’est un secret pour personne que, ces dernières années, un laisser-aller néfaste a causé un tort considérable à la télévision nationale. Ces dérives pèsent toujours sur les finances de la MBC et, surtout, ont fragilisé les relations entre les employés. On a fermé les yeux là où il fallait les ouvrir, et on a harcelé ceux qui voulaient simplement travailler et faire leur métier. Remettre tout cela en place demande du temps et de la patience.

Je reçois beaucoup de courrier et d’informations faisant état des agissements de certaines personnes sous l’ancienne direction. À ceux qui m’écrivent ou me transmettent ces informations, je veux dire que rien de ce qui m’est communiqué n’est oublié. Je comprends leur impatience, mais je peux leur assurer que leur attente ne sera pas vaine. Tout doit être fait dans le respect des règles, et c’est ce qui doit nous différencier.

Le fait d’être une chaîne de service public nous impose des obligations de transparence vis-à-vis de la population, notamment sur la ligne éditoriale,»

Aviez-vous sous-estimé certains défis en arrivant à la tête de la MBC, notamment en matière de gouvernance ou de gestion interne, voire de ressources humaines ?
Je ne dirais pas cela. Je suis à la MBC depuis un an, mais je connais la station depuis plus de 40 ans, ayant exercé le métier de journaliste. J’ai pu voir concrètement ce que je devinais depuis longtemps. Et parfois, la réalité dépasse la fiction : il y a des moments de vraie sidération, comme dans les films.

Un audit devait être fait sur les ressources humaines à la MBC. Que fait-il ressortir ?
L’audit vient d’être achevé et le rapport nous a été remis. Il représente un travail de fond qui a duré plusieurs mois. Des centaines d’employés ont pu s’exprimer et faire part de leur réalité. Les conclusions offrent une vue d’ensemble précise sur l’organisation et la structure décisionnelle de la MBC. Nous allons maintenant passer à la phase de mise en œuvre. Cette réforme de fond permettra à la MBC de franchir une étape significative vers la modernisation.

Le souci d’un « overstaffing » a été souvent évoqué à la MBC ? Comment régler ce problème ?
Je vais vous répondre avec des chiffres simples : voici les ratios employés/population pour quelques télévisions dans le monde : ABC (États-Unis) : 1 employé pour 34 900 habitants ; TF1 (France) : 1 pour 22 153 ; BBC (Royaume-Uni) : 1 pour 3 161 ; RAI (Italie) : 1 pour 5 290 ; et la MBC : 1 pour 1 857.

Il n’y a pas besoin d’autres commentaires. Ce problème demande du temps pour être résolu. Il comporte un volet administratif, mais surtout humain, qui doit être pris en compte. Pourtant, il est impératif de le régler, car il en va de la survie même de la Corporation.

La question de l’indépendance éditoriale de la MBC revient régulièrement dans le débat public. Que répondez-vous à ceux qui estiment que cette indépendance reste fragile ?
Le fait d’être une chaîne de service public nous impose des obligations de transparence vis-à-vis de la population, notamment sur la ligne éditoriale, ce qui n’est pas exigé des médias privés, et c’est normal. Notre ligne éditoriale est claire : informer, éduquer et distraire. Informer et éduquer avec le plus de rigueur possible, et distraire en proposant un choix culturel diversifié, avec un critère commun : la qualité.

Vous avez raison, il n’y a rien de plus fragile que la perception de l’indépendance, et cela vaut au-delà de la MBC. Même des médias de longue date voient leur indépendance mise en doute. Quand on parle d’indépendance, on pense souvent aux interventions politiques, mais par expérience, les pressions économiques sont souvent plus difficiles à gérer. Ceux qui y font face n’osent pas toujours en parler. Nous avons la chance, à la MBC, de ne pas subir de pressions commerciales, financières ou politiques. À l’exception de quelques tentatives mineures et finalement insignifiantes, nous travaillons sereinement.

La MBC n’a pas les moyens de rivaliser avec Canal Plus, Prime Video ou Netflix en matière de blockbusters américains ou de films européens récents, ni d’offrir les dernières sorties de Bollywood.»

Comment évaluez-vous aujourd’hui la crédibilité de la MBC auprès du public, notamment des jeunes ?
Je suis sûr que vous aurez noté que la crédibilité de la MBC a été restaurée. Aujourd’hui, sous la direction de Selvina Chadien Sungeelee et de son équipe, le Journal Télévisé rend compte de l’actualité, des événements culturels et sportifs, et organise des débats avec un souci d’équilibre. Le temps de la propagande — celle qui avait poussé les Mauriciens à s’éloigner de la MBC avec colère — est révolu. Il en va de même pour la Radio RM1, qui, en moins de 200 jours, s’est forgée une solide réputation. Jean-François Leckning et son équipe de jeunes journalistes proposent une information vivante et structurée. Il est entouré de chroniqueurs qui abordent l’histoire, la musique, l’actualité, ainsi que des revues de presse. Bref, une radio construite avec rigueur et imagination. Mais il est vrai que ce n’est qu’avec la publication des chiffres que nous pourrons évaluer concrètement les performances du JT et de la radio. Pour l’instant, les retours sont majoritairement positifs.

La concurrence des plateformes numériques est de plus en plus forte. Est-ce que cela diminue l’influence de la radio-télévision nationale ? La MBC a-t-elle réussi à amorcer son virage digital ?
Nous y sommes pleinement engagés. Nous opérons un virage numérique de grande envergure : le site de la MBC est en cours de refonte et repensé dans sa structure même. Dans quelques semaines, la MBC entrera de plain-pied dans le numérique, et pas seulement via le site web. Aujourd’hui, notre Journal Télévisé peut être suivi en direct sur Facebook et YouTube. Nous lançons une nouvelle phase de l’application MBC Play, qui sera une plateforme moderne et structurée, avec un lancement officiel imminent. Notre stratégie numérique se déploie progressivement, et nous proposerons aux annonceurs, de plus en plus nombreux, des offres intégrées incluant télévision, radio et digital. Et bien sûr, en juin, lors de la Coupe du monde, nous diffuserons 32 matches, accessibles à la télévision, à la radio et via MBC Play. Pour le premier match, nous réservons à nos téléspectateurs une grande surprise !

Quelles améliorations comptez-vous apporter à la programmation télé et radio depuis votre nomination ?
Cette question est essentielle dans la nouvelle orientation de la MBC. D’abord, un constat : la MBC n’a pas les moyens de rivaliser avec Canal Plus, Prime Video ou Netflix en matière de blockbusters américains ou de films européens récents, ni d’offrir les dernières sorties de Bollywood. À partir de ce constat, quelle stratégie choisir ? Celle de l’originalité.

Il s’agit de faire de la MBC une chaîne où l’on verra ce que l’on ne pourra pas voir ailleurs. Nous commençons à investir dans la création locale : documentaires, émissions musicales, enquêtes, débats, séries, courts-métrages de fiction, séries éducatives, jeux et beaucoup de place accordée à l’humour. La MBC doit devenir le centre incontournable de la création mauricienne, le reflet fidèle de notre société.

Vous avez vu notre débat sur la réforme électorale ou encore sur la fin de vie. Nous continuerons à travailler sur tous les débats de société. Une chose caractérise nos émissions : il n’y a pas cette manie de vouloir faire le buzz ou créer des clashes. Ce n’est vraiment pas notre chemin. Nous avons choisi des débats de fond où les échanges sont vifs mais toujours respectueux. Je crois que c’est nécessaire et bénéfique pour une société de pouvoir débattre dans ces conditions. C’est ainsi que l’on peut aborder des sujets sérieux avec sérieux.

Je pense souvent à cette réflexion du journaliste Jacques Chancel, qui, lorsqu’il dirigeait Antenne 2, disait : « Il ne faut pas donner aux gens ce qu’ils veulent voir, il faut leur offrir ce qu’ils auraient aimé voir. » Nous allons mettre toute notre énergie dans cette démarche. Nous financerons cette création mauricienne en réaffectant notamment une partie du budget consacré à l’importation des films étrangers. Ce rééquilibrage des ressources permettra l’éclosion de nos talents locaux : artistes, créateurs, réalisateurs, scénaristes, producteurs, comédiens et décorateurs.

La question des ressources humaines est centrale à la MBC. Comment gérez-vous les tensions internes, les attentes du personnel et les accusations de favoritisme parfois évoquées ?
Concernant le favoritisme, il ne s’agit pas seulement d’accusations : ce sont des faits. Pendant plusieurs années, c’était devenu presque un standard, une pratique quasi normale. Cela a causé et continue de provoquer des tensions internes et des frustrations, ce qui est compréhensible.

Mais cela appartient au passé, et nous n’allons pas revenir dessus. Avec le nouvel audit qui vient de se terminer et sa mise en application prochaine, nous allons traiter tous ces cas et rétablir justice et équité, en tenant compte à la fois des talents, des qualités et de l’ancienneté. Croyez-moi, ce n’est pas facile après ce qui a été fait, mais nous sommes déterminés à changer les choses, même si je sais que cela prendra du temps.

Disposez-vous d’une marge de manœuvre suffisante pour réformer la MBC ? Ou certaines limites institutionnelles freinent-elles votre action ?
Oui, la marge de manœuvre est exactement ce qu’elle doit être selon la loi. J’ai la chance de bénéficier d’un Conseil d’administration qui prend les choses à cœur. Nous travaillons sans la moindre anicroche, tous concentrés sur un seul objectif : moderniser la radio-télévision nationale.

Le Conseil d’administration, en collaboration avec la direction générale, s’attelle notamment à proposer une modernisation du MBC Act, qui date de 44 ans, afin qu’il soit mieux adapté aux réalités de notre société du XXIᵉ siècle. Comme vous pouvez le constater, tous les grands chantiers sont engagés ! Je peux vous l’affirmer : le directeur général ne pouvait rêver d’un Board aussi engagé, compétent, vigilant et enthousiaste.

Quid de la redevance télé que le gouvernement souhaite abolir et qui représenterait un fort manque à gagner pour la MBC ?
Voilà une question intéressante ! Vous avez peut-être noté que je n’emploie pas le mot « délicate », car, pour moi, elle ne l’est pas. Je souhaite simplement vous expliquer le contexte et ce en quoi je crois profondément.

Les Mauriciens paient Rs 5 par jour (Rs 150 par mois) pour 17 chaînes de télévision et 5 chaînes de radio. Si un citoyen veut s’informer via les journaux, cela lui coûtera au minimum Rs 15 par jour, soit Rs 450 par mois. Pour un journal, il dépense donc trois fois le prix qu’il paie pour 17 chaînes télé et 5 chaînes radio.

Je vais vous livrer ma pensée : j’ai peut-être tort, mais je crois que le désaccord du citoyen ne porte pas sur le montant de la redevance. Ce qu’il n’a pas supporté, c’est d’avoir eu à subir une télévision de propagande, manipulée non pas pour les 1,3 million de téléspectateurs, mais pour 23 ministres et un Premier ministre. C’était cela sa colère. Ce n’était pas le prix. Même à Rs 10 par mois de redevance, sa colère aurait été la même.

Mon approche consiste donc à essayer, pour Rs 5 par jour, de donner aux citoyens mauriciens une télévision et une radio de qualité. Et c’est ce que nous faisons, progressivement. Vous voyez, cette question n’était finalement pas si délicate… n’est-ce pas ?

Quand vous avez pris en main la MBC, elle faisait face à un gros souci de finances. Quelle est la situation ?
Toujours aussi difficile ! L’élément le plus préoccupant reste le passif actuariel lié aux engagements de pension, estimé à plus de Rs 1,6 milliard. Ce déséquilibre, résultat de provisions insuffisantes constituées sur de nombreuses années, pèse lourdement sur la capacité d’investissement de l’institution et compromet sa stabilité financière à moyen et long termes. Nous avons été confrontés à une situation financière alarmante, nettement plus difficile que prévu, ce qui nous a amenés à agir sans délai.

Du côté des dépenses, la structure budgétaire de la MBC est majoritairement composée de charges difficilement compressibles. Les dépenses de personnel — salaires, allocations, contributions sociales et heures supplémentaires — constituent le poste le plus lourd, d’autant que la MBC applique les recommandations du Pay Research Bureau, entraînant une progression régulière de la masse salariale.

Les coûts techniques et d’infrastructure, l’acquisition de contenus en devises étrangères — notamment les droits sportifs internationaux dont les prix ne cessent d’augmenter — ainsi que les investissements nécessaires à la modernisation numérique représentent des charges tout aussi incontournables. Face à ce constat, nous avons engagé un plan de redressement structuré autour de plusieurs axes complémentaires.

Sur le plan des revenus, nous travaillons à diversifier nos sources de financement : nouveaux partenariats, meilleure valorisation de nos contenus, optimisation des espaces publicitaires et développement de services numériques. Sur le plan opérationnel, un effort soutenu de rationalisation des dépenses est en cours, reposant sur la mutualisation des ressources techniques, une gestion plus rigoureuse des coûts et l’automatisation progressive des processus.

Enfin, une réflexion stratégique est engagée sur l’évolution du modèle de financement global de la MBC, ainsi que sur un plan structuré d’apurement progressif du passif des pensions. Le chemin du redressement est engagé, mais il sera long.

Si vous deviez reconnaître un échec ou un objectif non atteint durant cette première année, lequel serait-il ?
Objectif non atteint ? J’en vois pas mal, mais échec, à proprement parler, pas encore. Cela viendra sûrement, je vous rassure. On ne peut rien entreprendre de difficile ou de complexe sans connaître, à un moment ou à un autre, un échec sur un aspect. L’important est de comprendre pourquoi cet échec survient et d’y réfléchir pour éviter qu’il se reproduise.

Quant aux objectifs non atteints, la plupart de ceux que je me suis fixés ne peuvent se réaliser en un an. Mais je suis fier d’une chose : en un an, nous avons réussi à ramener beaucoup de Mauriciens vers la MBC, télé et radio. Et ce n’était pas gagné. Voilà ce que peut donner une équipe compétente, heureuse d’avoir retrouvé sa liberté. Elle fait des merveilles !

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