Aisha Allee, CEO de Blast Communication : «Diriger, ce n’est pas imposer sa voix… c’est donner une direction et inspirer confiance»
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
À la tête de Blast Communication depuis plus de deux décennies, Aisha Allee s’est imposée comme l’une des figures les plus influentes du monde de la communication à Maurice et dans l’océan Indien. Entre résilience, innovation, sacrifices personnels et combats contre les injustices du monde professionnel, la CEO livre une vision sans filtre du leadership moderne.
Que signifie pour vous le rôle de CEO aujourd’hui ?
J’estime que les deux plus grandes responsabilités d’un dirigeant sont, avant tout, d’assurer le paiement des salaires et de garantir la pérennité de l’entreprise. Toutefois, cette pérennité ne se construit pas par hasard et repose sur plusieurs piliers essentiels. Elle s’appuie sur une stratégie de croissance flexible, une gestion humaine des équipes et la transmission des valeurs et du savoir-faire.
Elle dépend aussi de la capacité à proposer des produits et services adaptés aux attentes des clients. Sans clients, une entreprise n’a tout simplement pas de raison d’être.
Quelles sont les plus grandes responsabilités qui viennent avec le poste de CEO ?
Au-delà des objectifs de performance financière et de gestion des risques, les dirigeants incarnent également l’image et la crédibilité de leur entreprise. La réputation constitue un levier essentiel et demeure étroitement liée à celle de ses leaders.
Quel a été le moment décisif où vous êtes devenue une véritable leader ?
On ne nait pas leader, on le devient. Je pense avoir appris autant de mes erreurs que de mes réussites. Les retours bienveillants de mes proches et certains de mes collaborateurs m’ont aidé à grandir. Cela dit, la vie est un long cheminement et on continue d’apprendre, d’évoluer, de s’adapter.
Les leaders qui m’inspirent partagent tous des qualités fortes : une grande intelligence, de l’honnêteté, de la sincérité, de l’agilité, et surtout une profonde humilité.
Comment prenez-vous des décisions importantes sous pression ?
Je pense qu’il est crucial, dans ces moments-là, de consulter des personnes de confiance et plus expérimentées. Pour un dirigeant, savoir bien s’entourer est fondamental. Je me méfie particulièrement des « béni-oui-oui », sans esprit critique.
Quelle est votre philosophie de management au sein de Blast Communication ?
Chez Blast, les collaborateurs savent que les seuls critères de progression et d’évaluation reposent sur l’expertise et une bonne attitude. Comme beaucoup, j’ai aussi souffert d’injustices dans le monde du travail à Maurice. Ce qui fait que l’égalité des chances occupe une place centrale dans ma manière de gérer.
Au-delà d’une excellente maîtrise des métiers de la communication, les collaborateurs que j’apprécie particulièrement sont ceux ayant une personnalité enthousiaste, respectueuse et dotée d’un sens de l’humour.
Comment motivez-vous vos équipes dans les périodes difficiles ?
En période difficile, la motivation des équipes ne repose pas sur de grands discours, mais sur l’exemplarité. Il est pour moi essentiel de walk the talk et de montrer par les actes ce que j’attends des autres.
Selon vous, qu’est-ce qui distingue un bon CEO d’un excellent CEO ?
Un excellent CEO est celui qui atteint ses objectifs, tant sur la qualité de travail et d’une bonne gestion de la l’entreprise, que sur le plan financier. Nous savons qu’il y a des familles qui en dépendent : il est donc essentiel de leur offrir de la stabilité et une forme de sécurité sur laquelle elles peuvent compter. Et bien sûr, un bon dirigeant sait l’importance de la réputation et ce qu’il faut faire pour la préserver.
Quelle est la plus grande leçon que le monde des affaires vous a apprise ?
Maurice a beaucoup de chemin à faire en ce qu’il s’agit de la bonne gouvernance. Le copinage existe partout, mais sur le long terme, l’excellence finit toujours par s’imposer et les opportunités reviennent naturellement vers ceux qui font leurs preuves.
Avez-vous déjà connu un échec professionnel marquant ? Comment vous êtes-vous relevée ?
Il y a eu, certes, des échecs, et Dieu merci d’ailleurs. Ils m’ont permis de garder la tête sur les épaules et les pieds bien ancrés dans la réalité. Le plus marquant a été la perte de deux clients emblématiques, que nous avons vécue comme profondément injuste et révélatrice de certaines failles de gouvernance. Cela a été un véritable reality check.
Avec Lekha, nous sommes toujours restées à l’écoute de nos partenaires et de nos clients. Cette proximité nous a permis de mieux comprendre leurs besoins et de rester alignées avec les réalités du marché. Dans une logique d’amélioration continue, nous avons ainsi fait le choix de nous remettre en question : nous sommes allés nous former à nouveau et échanger avec nos partenaires à l’international, dans l’optique d’enrichir nos pratiques.
Avec le recul, c’était une étape nécessaire et clairement pour le meilleur pour Blast. Aujourd’hui, nous sommes fiers et honorés d’être classés, pour la deuxième année consécutive, parmi les 10 meilleures agences RP d’Afrique, mais aussi d’être la première agence à ramener un Diamond SABRE Award à Maurice.
Comment faites-vous pour garder une vision claire dans un environnement en constante évolution ?
Le simple fait d’être consciente que le changement est la seule constante est déjà beaucoup. L’adaptation est essentielle et il est impensable de s’endormir sur ses lauriers. L’écoute joue un rôle clé certes, mais il faut aussi faire attention à faire le tri entre un feedback constructif et un mauvais conseil.
Quel est le plus gros sacrifice que vous avez dû faire pour réussir ?
Il y en a eu beaucoup, mais quand on aime profondément ce qu’on fait, on est reconnaissant pour ce qui a été accompli et pour les personnes qui ont été avec vous tout au long de ce parcours. Ce qui m’attriste le plus est le fait de ne pas avoir pu être aussi présente que je l’aurais souhaité pour mes enfants. Mais aujourd’hui, je m’attache à rattraper le temps perdu.
Comment gérez-vous le stress lié aux responsabilités d’une entreprise ?
Le stress est souvent lié à la gestion de temps. Au fil des années, j’ai appris à faire la différence entre ce qui est urgent et ce qui est réellement important. À titre d’exemple, aujourd’hui, le temps passé avec ma famille et le sport ont autant de valeur que la gestion d’une crise client. J’arrive à mieux trouver mon équilibre tant dans ma vie personnelle que professionnelle, sans aucun compromis sur l’exigence et la qualité de nos prestations chez Blast.
Quelle importance accordez-vous à l’innovation dans votre stratégie d’entreprise ?
L’innovation est au cœur de tout ce que nous faisons. C’est dans cette optique que Lekha et moi avons récemment repris le chemin de l’université à Stanford afin de mieux comprendre les mécanismes de l’innovation.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’il fallait avant tout maîtriser la technologie pour être innovant, mais c’était une erreur.
Chez Blast, nous avons initié plusieurs « premières » dans la région, pas seulement grâce à la technologie. Nous cherchons en permanence à anticiper les nouvelles approches de communication, les tendances internationales et les évolutions dans le recrutement des talents.
Aujourd’hui, notre service d’intelligence médiatique en est une parfaite illustration. Il nous a d’ailleurs valu une reconnaissance de Provoke Media avec un Diamond SABRE Award, faisant de Blast la première agence de l’océan Indien à recevoir cette distinction internationale.
En tant que CEO, comment construisez-vous une culture d’entreprise forte ?
Nous avons la grande chance d’avoir une excellente Directrice des Ressources Humaines qui fait un travail remarquable et nous dit toujours ce qu’il est essentiel de savoir. Et quel que soit mon emploi du temps, je trouve toujours du temps pour mes collaborateurs.
On pense souvent, et à tort que communiquer est simple, mais l’expérience m’a appris que c’est probablement l’un des exercices les plus difficiles. C’est pourquoi il est important de parler aux gens, leur expliquer d’où vous venez et pourquoi vous prenez des décisions même lorsqu’elles sont difficiles. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de montrer ma vulnérabilité.
Quel regard portez-vous sur l’avenir du secteur de la communication à Maurice ?
À Maurice, nous nous inspirons beaucoup des pays anglophones où la communication occupe une place importante. Comme partout ailleurs, il existe de bons et de moins bons communicants, mais aujourd’hui, nous avons la chance de bénéficier d’un véritable vivier de talents. Les professionnels de la communication ont encore de beaux jours devant eux, mais à condition de rester pertinents.
Les clients seront de plus en plus à la recherche d’une communication impactante et porteuse de sens, et non pas d’une communication purement esthétique ou tape-à-l’œil. Tout s’oriente vers le digital avec des outils qui évoluent à grande vitesse. À terme, des technologies comme les lunettes connectées pourraient devenir des supports de communication majeurs, voire remplacer les téléphones portables.
Quelle est votre plus grande réussite professionnelle jusqu’ici ?
Il y en a eu plusieurs au cours de ces 22 années d’existence. Parmi les plus marquantes figurent les 12 African SABRE Awards, et notre tout premier Diamond SABRE Award que nous avons eu l’honneur de remporter en 2026. Enfin, figurer pendant deux années consécutives dans le Top 10 des meilleures agences de relations publiques d’Afrique compte aussi parmi les grandes fiertés et étapes importantes de notre parcours.
Je suis profondément reconnaissante pour l’équipe que nous avons chez Blast, car rien de tout cela n’aurait été possible sans l’engagement, le talent et la rigueur de nos collaborateurs. C’est ce travail collectif qui rend ces réussites possibles. Un immense merci à eux.
Comment développez-vous votre leadership au fil des années ?
Cela a été et cela reste un véritable voyage, un apprentissage continu. Je m’inspire beaucoup de mes mentors et des leaders que j’admire, et j’apprends aussi des dirigeants à qui je ne voudrais jamais ressembler !
Pensez-vous qu’une femme CEO doit encore faire ses preuves davantage aujourd’hui ?
Hélas, oui ! J’ai à maintes reprises entendu cette expression à Maurice : « Li enn zom dan fam sa ». Cela, notamment pour décrire une femme qui a du cran. Donc, une femme dirigeante est souvent perçue comme « agressive », là où un homme, pour le même comportement, serait salué pour son leadership. Je connais même le cas d’une CEO à qui, lors d’un conseil d’administration, on a demandé de faire le café, ce qui en dit long sur les biais encore présents.
Je « souris » aussi souvent quand je regarde la composition des boards où on a l’art de cocher des cases. Mais ces inégalités ne concernent pas uniquement les femmes. À Maurice, on observe aussi des formes de communautarisme, voire parfois de racisme, qui continuent d’influencer certaines dynamiques professionnelles et sociales.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui rêve de devenir CEO ?
Tu auras souvent à travailler trois fois plus, surtout si tu ne disposes pas d’un carnet d’adresses au départ. Mais si tu restes professionnelle et cohérente dans ce que tu fais, la réussite aura une saveur spéciale. Et surtout, ne sacrifie pas ta famille : trouver l’équilibre est essentiel.
Je cherche les leaders qui prendront la relève de Blast, bien que ce n’est pas demain la veille que je pense prendre ma retraite. J’ai la chance de faire un travail qui me passionne.
Comment décririez-vous votre style de leadership en trois mots ?
Équité, discipline, service et fun.
Quelle est la décision la plus difficile que vous avez prise en tant que CEO ?
Fermer le bureau aux Seychelles. C’était une décision difficile, mais nécessaire. Et avec du recul, c’était la meilleure décision, car nous avons ouvert une filiale à La Réunion peu après, où nous nous faisons un nom, et avançons avec confiance et de belles perspectives de développement.
Comment gérez-vous les critiques et les remises en question dans le monde des affaires ?
Je vous disais plus haut que je n’aime pas les « béni-oui-oui ». Le feedback est essentiel pour grandir, mais il doit venir de personnes bienveillantes et professionnelles, pas celles qui veulent casser.
Selon vous, quelles erreurs les jeunes entrepreneurs doivent-ils absolument éviter ?
Je dirai simplement et en toute humilité que « Cash-flow is sanity, turnover is vanity ».
Quel rôle joue la confiance dans la réussite d’une entreprise ?
Nous sommes dans le business de la réputation et la réputation n’a pas de prix. La confiance joue alors un rôle central dans ce que nous faisons. Elle nous permet d’accompagner, de conseiller ou de gérer des situations de crise impliquant des publics vulnérables.
Comment voyez-vous l’évolution du digital et de la communication dans les prochaines années ?
Le digital et l’intelligence artificielle envahissent déjà notre quotidien, et cette transformation ne fera que s’accélérer dans les prochaines années. Nous entrons dans une ère où les technologies seront de plus en plus intégrées, prédictives et immersives. Elles permettront de personnaliser les contenus, d’anticiper les comportements et de transformer la relation entre les marques et leurs publics.
Dans ce contexte, la capacité d’adaptation devient essentielle. Mais au-delà de la technologie, la vraie différence se jouera sur l’humain : la créativité, l’éthique, le discernement et la capacité à créer du lien auront encore plus de valeur dans un monde saturé d’informations et d’automatisation.
Quel conseil donneriez-vous pour bâtir une marque forte et crédible ?
Je dirai qu’un leadership durable repose sur de solides valeurs, mais aussi sur le fait d’être vrais face à ses clients comme à ses collaborateurs, et de toujours tenir ses promesses.
Que recherchez-vous avant tout chez un collaborateur ou un partenaire professionnel ?
La réflexion critique, la capacité de challenger les idées reçues, le focus sur les objectifs à atteindre et l’agilité sont des atouts essentiels. Il est aussi important à ne pas avoir de complexes, d’infériorité ou de supériorité. L’humilité demeure également une qualité importante pour évoluer durablement.
Après toutes ces années d’expérience, qu’est-ce qui continue à vous motiver chaque matin ?
Les personnes qui nous font confiance, qu’il s’agisse des collaborateurs ou des clients, ainsi que le travail bien fait.
Si votre parcours de CEO pouvait inspirer la nouvelle génération mauricienne, quel message aimeriez-vous lui transmettre ?
Je n’aime pas trop donner des conseils, car chacun a son chemin. Mais je trouve qu’aujourd’hui notre pays se trouve à un véritable carrefour, avec de nombreux défis à relever : drogue, vie chère, inégalités, corruption, économie en berne.
Ce qui permettrait, à mon humble avis, Maurice d’avancer et de se doter d’une culture de travail et d’excellence. Il nous faut des femmes et des hommes intègres, travailleurs, inventifs et patriotes pour croître l’économie pour le bien de tous. Soyons cela.
Engagée aussi dans le social, elle est la Présidente de Foodwise et travaille loin des projecteurs pour les causes qui lui sont chères, notamment les handicaps invisibles. Un discours engagé, lucide et profondément humain sur le pouvoir, la réussite, les femmes leaders et l’avenir du pays, qu’elle appelle à confier à des dirigeants intègres et audacieux.