Aimer sans voir et vivre sans limites : Farida et Roger s’aiment depuis l’enfance
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Dans le cadre de la Saint-Valentin, rencontre avec deux couples qui vivent avec un handicap visuel. Farida, aveugle, et Roger, malvoyant, mariés depuis plus de quarante ans. Sanjay et Gina, des aveugles, unis depuis près de trente ans. Témoignages.
Farida et Roger se connaissent depuis l’enfance. Leur histoire commence au centre Loïs Lagesse, un lieu qui a marqué toute leur vie. À cette époque, Farida a 7 ans, tandis que Roger a 12 ans. Ils partagent les mêmes espaces, les mêmes routines et une réalité commune marquée par le handicap visuel.
Très tôt, une amitié sincère se développe entre eux. Une amitié simple, sans attente particulière, nourrie par le respect et la compréhension mutuelle. Ils grandissent ensemble, apprennent à se connaître, à se faire confiance, à s’entraider.
Avec les années, ce lien évolue naturellement. À l’âge adulte, ils réalisent que cette amitié profonde s’est transformée en amour.
« Nous nous connaissions tellement bien que l’amour s’est imposé sans effort », raconte Farida. Il n’y a jamais eu de pression ni de doute. Ils se marient le 14 octobre 1984. Farida est aveugle. Roger est malvoyant. C’est une réalité qu’ils acceptent pleinement sans jamais la considérer comme un obstacle à leur bonheur.
Après leur mariage, Farida et Roger s’installent à Port-Louis. Ils font le choix de vivre comme n’importe quel couple, sans dépendre constamment des autres. Ils veulent travailler, subvenir à leurs besoins et prendre leurs propres décisions.
Ils s’investissent dans la peinture et l’artisanat, notamment au centre de Beau-Bassin. Le travail devient une source de stabilité, mais aussi de dignité. Il leur permet de se sentir utiles et intégrés. « Nous n’avons jamais voulu être assistés », explique Farida. « Nous voulions prouver que nous étions capables de gérer notre vie. »
Le handicap impose des adaptations, mais jamais un renoncement.
À la maison, Farida et Roger ont mis en place une organisation précise. Chaque objet a sa place. Chaque geste est maîtrisé. Cette structure leur permet de vivre en toute autonomie.
Farida s’occupe de la cuisine au quotidien. Elle connaît parfaitement l’emplacement des ingrédients. Elle sait doser l’huile, le sel, les épices. Elle reconnaît les ustensiles par le toucher et la mémoire. « Tout est dans ma tête », explique-t-elle. « Une fois que j’ai appris, je n’oublie pas. »
Roger, de son côté, l’aide dans les tâches nécessitant un peu plus de vision. Leur relation repose sur une confiance totale et une complémentarité naturelle.
La naissance de leurs enfants marque une étape importante de leur vie. Farida tombe enceinte pour la première fois. Une période de joie, mais aussi d’inquiétudes. « Beaucoup de gens doutaient de nous », raconte-t-elle. « Ils se demandaient comment nous allions faire. »
Le premier enfant, Alam, naît. Il aura 40 ans le 21 février. Quelques années plus tard, un second fils, Yasheer, vient agrandir la famille. Il est aujourd’hui âgé de 36 ans. Roger accompagne Farida à l’hôpital pour l’accouchement. Il reste une semaine à ses côtés avant de reprendre le travail. Farida se retrouve alors seule avec son bébé.
Farida apprend chaque geste avec rigueur. Donner le bain, nourrir l’enfant, couper les ongles, reconnaître les pleurs.
Tout se fait par l’écoute, le toucher et l’instinct. « Une fois qu’on m’explique quelque chose, c’est automatique », dit-elle. « Dieu m’a donné cette capacité. » Elle refuse que son handicap définisse son rôle de mère. Elle veut être présente, attentive et autonome.
Roger, bien qu’il est malvoyant, joue également un rôle central. Il accompagne les enfants, veille à leur sécurité et participe activement à leur éducation.
Aujourd’hui, Farida et Roger ont trouvé un équilibre solide. Farida gère la maison avec assurance. Roger continue à l’accompagner dans les déplacements et les tâches nécessitant un regard plus précis.
Ils organisent leurs sorties, leurs visites familiales et leurs loisirs avec méthode. Ils se déplacent seuls, utilisent les transports et gèrent leur quotidien sans assistance permanente. « Être aveugle ou malvoyant ne signifie pas être dépendant », affirme Farida. « Il faut apprendre, s’adapter et croire en soi. »
Farida a aujourd’hui 71 ans, Roger a 75. Ils vivent seuls, mais restent très proches de leur famille. Leur petite-fille de dix ans occupe une place importante dans leur vie.
Farida parle de Roger avec émotion. « Il est mon premier amour. Je l’ai toujours imaginé dans ma tête. »
Son plus grand rêve reste intime : pouvoir voir, ne serait-ce qu’un instant, le visage de son mari. Roger, lui, parle avec douceur. « Farida est une femme exceptionnelle. L’amour que j’ai pour elle n’a jamais changé. »