AGOA : l’extension de trois ans franchit la Chambre et attend l’arbitrage du Sénat
Par
Fabrice Laretif, Leena Gooraya-Poligadoo
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Fabrice Laretif, Leena Gooraya-Poligadoo
Le vote de la Chambre des représentants marque une avancée pour l’AGOA, sans clore le dossier. À Maurice, autorités et exportateurs saluent le signal, tout en attendant l’arbitrage du Sénat.
En ce début d’année 2026, un signal politique en provenance de Washington redonne de la visibilité aux relations commerciales entre les États-Unis et l’Afrique subsaharienne. Le projet de loi visant à prolonger l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) de trois années supplémentaires, jusqu’au 31 décembre 2028, a franchi une étape clé avec son adoption par la Chambre des représentants américaine. Désormais soumis à l’examen du Sénat, ce texte ravive les attentes des pays bénéficiaires, dont Maurice, pour lesquels l’AGOA demeure un instrument structurant des exportations vers le marché américain.
Adoptée en 2000, l’AGOA s’est progressivement imposée comme un pilier de la politique commerciale américaine à l’égard de l’Afrique. Le dispositif permet aux pays d’Afrique subsaharienne remplissant les critères d’éligibilité d’exporter vers les États-Unis plus de 1 800 produits en franchise de droits, en complément des quelque 5 000 produits déjà couverts par le Système généralisé de préférences. En 2024, 32 pays figuraient sur la liste des bénéficiaires. En 2015, le Congrès américain avait déjà procédé à une modernisation et à une prolongation du programme, avec une échéance fixée à septembre 2025.
L’approche de cette date avait créé un climat d’incertitude, tant du côté des gouvernements africains que des acteurs économiques. L’AGOA a officiellement expiré le 30 septembre 2025, laissant place à une période de flou réglementaire. C’est dans ce contexte que, le 10 décembre dernier, une commission de la Chambre des représentants a approuvé un projet de loi présenté par le député républicain Jason Smith. Le texte a ensuite été adopté par la Chambre par 340 voix contre 54, ouvrant la voie à une extension de trois ans. Le dossier est désormais entre les mains du Sénat américain, dernière étape avant une éventuelle promulgation présidentielle.
À Maurice, cette évolution est accueillie avec attention. Le ministre des Affaires étrangères, Ritesh Ramphul, y voit un développement encourageant pour les pays bénéficiaires de l’AGOA. Il souligne que Maurice a mené, ces derniers mois, une campagne de plaidoyer structurée en faveur du renouvellement du dispositif. Selon lui, cette démarche a contribué à maintenir la question à l’agenda politique américain. Une prolongation de trois ans offrirait, dit-il, une meilleure prévisibilité aux exportateurs mauriciens, dans un environnement commercial international marqué par des ajustements fréquents.
Le ministre inscrit toutefois cette avancée dans une perspective plus large. Maurice ambitionne d’atteindre le statut de pays à haut revenu au cours des cinq prochaines années, une évolution qui pourrait remettre en cause son éligibilité à l’AGOA. Dans ce contexte, Ritesh Ramphul estime indispensable d’anticiper l’après-AGOA en engageant des discussions en vue d’un accord bilatéral avec les États-Unis. Un tel cadre permettrait de préserver des préférences commerciales pour les produits mauriciens exportés vers le marché américain. Il indique que cette intention a déjà été communiquée au bureau du représentant américain au commerce (USTR), qui se serait montré réceptif. L’ouverture formelle des négociations reste attendue.
Sur le plan diplomatique, la présence d’un ambassadeur américain à Maurice est également perçue comme un atout. Le ministre estime qu’un tel relais facilitera les échanges et les discussions stratégiques, après le départ de l’ancien ambassadeur, Henry Jardim. Cette dimension institutionnelle s’ajoute aux démarches entreprises par Maurice sur différents fronts pour défendre la continuité de l’AGOA.
Le ministre des PME, Aadil Ameer Meea, met pour sa part l’accent sur l’impact économique du dispositif. Il rappelle que l’AGOA a soutenu les échanges commerciaux entre l’Afrique et les États-Unis pendant plus de 25 ans et que son expiration en septembre 2025 avait laissé les opérateurs dans l’attente. Pour des économies ouvertes comme celle de Maurice, les avantages tarifaires accordés par l’AGOA constituent un levier important, notamment dans des secteurs tournés vers l’exportation.
Selon Aadil Ameer Meea, le développement observé en ce début de 2026 est aussi le résultat d’un effort diplomatique coordonné. Il évoque les interventions du Premier ministre mauricien lors de sa visite à Madagascar, ainsi que les actions de lobbying menées par le ministre des Affaires étrangères à New York. Lui-même indique avoir rencontré des représentants de l’USTR lors d’un déplacement officiel en Angola l’an dernier, au cours duquel la question du renouvellement de l’AGOA avait été soulevée. Ces démarches visaient à rappeler l’importance du programme pour les économies africaines concernées.
Les conséquences concrètes de l’expiration de l’AGOA ont déjà été ressenties. Depuis septembre dernier, certains produits mauriciens exportés vers les États-Unis sont soumis à des droits de douane compris entre 12 % et 36 %. Le ministre des PME précise que des effets rétroactifs pourraient être appliqués une fois l’extension définitivement adoptée.
Même sous le régime de l’AGOA, certains droits demeurent, mais à des niveaux plus favorables que ceux appliqués en dehors du dispositif. Cette différence est déterminante pour la compétitivité des exportateurs, dans un contexte marqué par la hausse des coûts de production et les difficultés liées à la main-d’œuvre.
Du côté des organisations professionnelles, la réaction est prudente mais positive. Lilowtee Rajmun-Jooseery, directrice de la Mauritius Export Association (MEXA), rappelle que l’expiration de l’AGOA avait plongé les exportateurs dans une période d’incertitude. Les commandes, notamment dans le textile et l’habillement, en ont été affectées. L’adoption du projet de loi par la Chambre des représentants est perçue comme un premier soulagement, même si le processus législatif n’est pas encore arrivé à son terme. Elle note qu’une prolongation limitée à un an avait un temps été évoquée, ce qui aurait laissé peu de marge pour s’adapter. Trois ans offrent, selon elle, un délai plus réaliste pour préparer un accord bilatéral avec les États-Unis, une option que la MEXA soutient afin de renforcer la stabilité des échanges.
Les industriels partagent cette analyse. François de Grivel considère l’adoption du texte par la Chambre des représentants comme une avancée significative, tout en rappelant que l’approbation du Sénat reste déterminante. Il estime néanmoins que la suite du processus devrait se dérouler sans obstacle majeur. Pour Maurice, une extension de l’AGOA représente, selon lui, une opportunité de consolider les exportations vers le marché américain dans un cadre tarifaire plus favorable, tout en laissant le temps nécessaire pour ajuster les stratégies à moyen terme.
Au-delà des échanges commerciaux, François de Grivel évoque également l’enjeu de l’investissement. La continuité des avantages offerts par l’AGOA pourrait encourager des entreprises américaines, ou d’autres groupes internationaux, à s’implanter à Maurice pour servir le marché américain. Dans cette optique, le prolongement du dispositif enverrait un signal de continuité aux investisseurs, tout en soutenant les exportateurs locaux.