Afrobarometer 2024 : la confiance des Mauriciens envers la justice en net recul
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
Selon une étude de StraConsult basée sur les données Afrobarometer 2024, la confiance des Mauriciens envers les tribunaux a chuté de 23 points depuis 2012, passant de 79 % à 56 %. Un recul préoccupant, même si Maurice devance largement les Seychelles et Madagascar dans la région.
La tendance est claire et continue : depuis 2012, les Mauriciens sont de moins en moins nombreux à faire confiance au système judiciaire local. Selon l’enquête Afrobarometer menée par StraConsult auprès de 1 200 adultes en avril-mai 2024, le taux de confiance envers les tribunaux est passé de 79 % à 56 % en douze ans, tandis que la défiance progressait dans les mêmes proportions, de 19 % à 42 %.
Dans la région de l’océan Indien, Maurice conserve néanmoins une position relativement favorable. Les Seychelles affichent un taux de confiance de 32 % seulement, et Madagascar descend à 28 %, soit deux fois moins que Maurice. Sur les 37 pays africains couverts par l’enquête, le pays se classe au 7e rang, au-dessus de la moyenne continentale établie à 45 %, mais loin derrière la Tanzanie (84 %), le Maroc (73 %) et le Sénégal (66 %).
La perception de l’indépendance des magistrats constitue un autre motif de vigilance. Près d’un Mauricien sur trois (29 %) estime que les juges rendent leurs décisions sous influence politique. Un chiffre qui reste inférieur à la moyenne africaine de 50 %, mais qui interpelle dans un pays qui se revendique d’un État de droit solide.
C’est toutefois sur la perception de la corruption que la dégradation est la plus marquée. En 2012, 46 % des Mauriciens pensaient qu’une partie de la magistrature était impliquée dans des pratiques corruptrices. En 2024, cette proportion atteint 67 %, soit une hausse de 21 points en douze ans. Dans la région, les Seychelles enregistrent 72 % et Madagascar 84 %, ce qui place Maurice dans une situation moins dégradée, mais la dynamique haussière reste préoccupante. Seuls 21 % des Mauriciens estiment aujourd’hui qu’aucun magistrat n’est corrompu.
Dans une perspective africaine plus large, Maurice se distingue favorablement face à plusieurs pays du continent. L’Afrique du Sud, souvent perçue comme une démocratie consolidée, enregistre pourtant un taux de corruption perçue au sein de la magistrature de 92 %, contre 67 % à Maurice. Le Mozambique affiche 73 %, tandis que les Comores atteignent 83 %. Cabo Verde, souvent cité en modèle de bonne gouvernance en Afrique, se situe à 53 %, devançant ainsi Maurice sur ce critère précis. Sao Tomé-et-Principe enregistre quant à lui 80 %.
Sur la question de la confiance dans les tribunaux, l’écart est tout aussi révélateur : le Mozambique plafonne à 46 %, les Comores à 13 % seulement, et Sao Tomé-et-Principe à 31 %, pendant que Cabo Verde (42 %) et l’Afrique du Sud (43 %) restent également en deçà des 56 % mauriciens. Un tableau qui relativise le recul enregistré à Maurice, sans pour autant en minimiser la portée.
« La confiance a régressé. De 79 %, il est descendu à 56 %. Le côté réconfortant, c’est que la majorité des Mauriciens croient dans nos tribunaux », avance Me Noren Seeburn, avocat et ancien magistrat.
Toutefois, « le côté inquiétant, c’est que la tendance est à la baisse. De 79 % à 56 %, le déclin est important. Ce qui interpelle tous les citoyens et surtout les responsables du système judiciaire à se pencher sur cette question ».
Selon lui, certains jugements incompris par le public pourraient expliquer ce recul. « Quand le public ne comprend pas, son premier réflexe, c’est qu’il y a une influence politique ou de la corruption. » Mais ce n’est pas forcément le cas.
Me Seeburn estime néanmoins que « les responsables du système judiciaire doivent faire une enquête discrète pour savoir ce qu’il en est ». Il cite l’affaire impliquant le fils de l’ancien commissaire de police Anil Kumar Dip. Chandra Prakashsingh Dip a été condamné à payer une amende de Rs 1 330 000, le vendredi 17 avril 2026 dans l’affaire de fraude à hauteur de Rs 80 millions à l’ex-Bramer Bank.
« Ne pas prononcer une condamnation à la prison et prononcer simplement une amende pour une affaire impliquant Rs 80 millions a choqué l’opinion », fait remarquer Me Seeburn. Mais il ajoute : « De là à dire qu’il y a eu corruption, on ne peut pas. Il faudra faire une enquête pour savoir. Et cette enquête, c’est le système judiciaire, lui-même, qui pourra la mener », dit-il.
Laura Jaymangal, Acting CEO de Transparency Mauritius, juge les résultats de l’enquête préoccupants. Non pas parce qu’ils montrent l’existence de corruption au sein du pouvoir judiciaire, mais parce qu’ils révèlent une détérioration de la perception publique de son intégrité.
« La confiance dans les tribunaux est un pilier fondamental de l’État de droit et de la démocratie elle-même. Or, celle-ci est passée de 79 % en 2012 à 56 % en 2024, tandis que la proportion de citoyens estimant que les juges et magistrats sont touchés par la corruption a fortement augmenté », dit-elle.
Elle replace ces données dans un contexte plus large. « L’indice de perception de la corruption (IPC) 2025 a enregistré le score le plus faible jamais obtenu par Maurice, avec 48/100, confirmant une tendance à la baisse observée depuis plusieurs années ».
Selon Laura Jaymangal, si l’IPC mesure la perception de la corruption dans le secteur public dans son ensemble et non spécifiquement celle de la justice, les deux indicateurs traduisent néanmoins un défi commun : préserver la confiance des citoyens dans les institutions publiques.
« Il est important de rappeler que la perception n’est pas nécessairement la réalité. Toutefois, dans une démocratie, la confiance du public est aussi essentielle que l’indépendance effective de la justice », insiste-t-elle.
Elle estime que ces résultats devraient encourager une réflexion sur les moyens de renforcer la transparence, l’intégrité institutionnelle et la confiance du public dans l’ensemble des institutions de l’État.