Affaire Mamy Ravatomanga - Fanirisoa Ernaivo : «Le magnat bénéficiait de la protection de l’ancien régime à Maurice»

Par Le Défi Plus
Publié le: 7 février 2026 à 11:33
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Fanirisoa Ernaivo

Dans un entretien sur TéléPlus à Murvind Beetun, la ministre malgache de la Justice est revenue sur le dossier Maminiaina (Mamy) Ravatomanga. Sans détour, Fanirisoa Ernaivo soutient que les autorités de l’époque, sous l’ancien régime, n’avait pas collaboré avec les autorités françaises. Pour elle, le magnat malgache bénéficiait de la protection de l’ancien régime. 

Vous êtes à Maurice dans le cadre d’une coopération juridique et d’enquêtes en cours. Vous avez rencontré l’Attorney General et ministre de la Justice mauricien, le jeudi 5 février. Qu’est-ce qui ressort de la rencontre ? Une extradition de Mamy Ravatomanga a-t-elle été discutée ?
Oui, nous avons rencontré l’Attorney General et ministre de la Justice mauricien. Nous avons pu évoquer le renforcement des accords bilatéraux entre Maurice et Madagascar, notamment concernant les dossiers judiciaires en cours et ultérieurs entre les deux pays.

Concernant l’extradition de Mamy Ravatomanga, nous avons abordé ce sujet avec précision. Nous ne la demandons qu’une fois que Maurice aura achevé ses enquêtes judiciaires et qu’une condamnation aura été prononcée à Madagascar. Cette démarche respectera pleinement les investigations préalables et le droit à la défense. Elle s’inscrit dans le cadre des accords bilatéraux conclus en 2019, qui pourraient être renforcés au cours de mon séjour.

Vous ne cherchez donc pas à l’extrader immédiatement ?
Non, pas maintenant ! C’est pour cette raison que nous avons dépêché une équipe d’enquêteurs issus de différents services opérationnels de Madagascar, afin d’exécuter une commission rogatoire internationale adressée à Maurice. Cette mission sera menée conjointement par les autorités judiciaires malgaches et mauriciennes.

Vous insistez que l’hommes d’affaires malgache soit extradé uniquement vers Madagascar à la fin des procédures juridiques mauriciennes. Quel est le point de vue de la partie mauricienne à ce sujet ? 
Maurice n’a pas d’objection. Toutefois, comme Mamy Ravatomanga fait également l’objet d’enquêtes à Maurice, son extradition vers Madagascar ne pourra intervenir qu’une fois ces enquêtes achevées. Ce n’est toutefois pas une urgence pour nous. S’il n’y avait pas d’enquêtes ou d’instructions en cours à Maurice, nous aurions demandé son extradition immédiatement afin de poursuivre nos investigations. Dans la situation actuelle, il peut rester à Maurice le temps nécessaire pour que nous puissions établir toute la vérité sur les faits qui lui sont reprochés. 

Vous accusez Mamy Ravatomanga de crimes contre la population malgache…
Les accusations portent principalement sur des infractions financières. Mamy Ravatomanga fait l’objet de plusieurs enquêtes à Madagascar concernant des infractions économiques, notamment liées à l’exportation de litchis et de vanille, ainsi qu’à l’utilisation de son influence politique sur l’ancien gouvernement malgache pour détourner des fonds publics via ses multiples sociétés. Des faits de fraude et d’évasion fiscale via des sociétés écrans à Maurice lui sont également reprochés.

Il est par ailleurs mentionné dans le dossier du Boeing 777 iranien. D’autres juridictions, notamment les États-Unis et Maurice, s’intéressent également à ses activités. À Maurice, il est question d’un atterrissage non autorisé et de blanchiment d’argent. En France, des biens mal acquis lui sont également reprochés ; l’enquête, clôturée en 2020, a été récemment réouverte.

Vous parlez de détournement de fonds. Cet argent a-t-il transité à Maurice ? A-t-il utilisé Maurice pour blanchir cet argent ?
Oui, c’est exact. Nous menons actuellement des investigations. Il a utilisé le système économique mauricien pour effectuer du recel et détourner des fonds provenant de Madagascar, afin d’y placer de l’argent mal acquis. C’est précisément l’objet de toutes nos enquêtes à Madagascar.

Avez-vous un chiffre qui a transité ou investi à Maurice ?
Nous sommes encore en phase d’investigation, et ne pouvons donc pas communiquer de chiffres précis pour le moment.

On parle de milliards, par dizaines voire centaines… 
Des sommes importantes auraient transité par Maurice ainsi que par d’autres pays, ce qui a motivé l’ouverture de nos enquêtes. Il convient également de préciser que Mamy Ravatomanga n’est pas le seul concerné : d’autres personnalités font également l’objet d’investigations.

Cela ne vous étonne-t-il pas, ainsi que les autorités malgaches, que l’argent du magnat malgache se trouve à Maurice et qu’il aurait été investi dans des institutions prestigieuses ?
Nous ne lui reprochons pas d’avoir investi à Maurice. Ce qui lui est reproché, ce sont des infractions commises à Madagascar. Nous nous interrogeons sur les sommes qu’il aurait indûment acquises à Madagascar et qui auraient transité par Maurice. Il ne s’agit pas de l’argent lui-même, mais des infractions commises. Les mécanismes internationaux de lutte contre le blanchiment d’argent prévoient en effet la restitution de ces fonds au pays d’origine, une règle qui s’applique partout dans le monde. 

Vous avez évoqué l’affaire des biens immobiliers en France. L’enquête a-t-elle été relancée?
Oui ! Une enquête avait été ouverte en 2018 par le parquet national financier en France, qui avait demandé la collaboration des autorités judiciaires mauriciennes et malgaches. Mais à l’époque, il a été confronté à des refus. 

Refus des autorités mauriciennes, dites-vous ?
Oui, des autorités mauriciennes. Elles n’avaient pas suffisamment collaboré pour fournir les informations dont la France avait besoin.

Et quelles en sont les raisons ?
Je n’en sais rien ! 

Avez-vous posé la question à l’Attorney General Gavin Glover ?
Non ! Il n’est pas concerné. Il faut poser ces questions aux personnes concernées.

Donc, vous dites que Maurice n’a pas collaboré sur ce dossier ?
Oui, il s’agissait des autorités de l’époque, qui n’avaient pas collaboré avec les autorités françaises. C’était sous l’ancien régime. Depuis, il y a eu un changement de gouvernement à Maurice. 

Selon vous, l’ancien régime a protégé Mamy Ravatomanga… 
Oui, je pense…

Pourquoi ?
Je ne sais pas, il faudrait leur demander. 

Peut-on dire que cette affaire est relancée aujourd’hui ?
Cette affaire est effectivement relancée. Si vous en avez l’occasion, vous pouvez poser la question aux anciens responsables mauriciens — certains sont à Dubaï, d’autres sont encore ici. Vous verrez leur réponse. Nous aurions aussi aimé savoir. Certaines autorités judiciaires malgaches n’avaient pas non plus collaboré. Je connais la raison : elles étaient au pouvoir à l’époque. Du coup, elles ne collaboraient pas et classaient l’affaire sans suite.

Quid du dossier du bois de rose ?
Je suis venue à Maurice en octobre 2025 avec un ancien ministre de l’Environnement, qui avait apporté le dossier complet relatif à l’affaire du bois de rose, accompagné de preuves concrètes. Une plainte a été déposée dans ce cadre. Il s’agit d’une affaire de blanchiment d’argent liée à ce dossier.

Des hommes d’affaires ou politiciens mauriciens seraient-ils impliqués dans cette affaire ?
Je ne connais pas le dossier dans tous ses détails. Les investigations et le procès permettront d’identifier les personnes éventuellement impliquées.

Serait-ce possible ?
Il est possible que des personnes influentes de Maurice, ainsi que celles d’autres pays — notamment la Chine — soient concernées.

Mamy Ravatomanga a été arrêté par la Financial Crimes Commission (FCC). Étiez-vous parmi les plaignants ?
Oui. Je représentais la Fondation pour Madagascar, qui m’a mandatée pour déposer une plainte auprès de la FCC concernant Mamy Ravatomanga. J’ai également transmis le dossier relatif au Boeing 777, ainsi que des éléments à Transparency International.

Était-ce avant que vous soyez nommée ministre de la Justice ?
Oui.

N’y a-t-il pas aujourd’hui une perception de conflit d’intérêts, puisque vous avez porté plainte dans cette affaire ?
Non. Lorsque j’ai porté plainte, ce n’était pas à titre personnel, mais en représentation de l’État malgache. Aujourd’hui, en tant que ministre de la Justice, je représente toujours l’État malgache. Il y a donc une continuité de l’État et aucun conflit d’intérêts.

Qui représente l’État malgache à Maurice ?
Un chargé d’affaires. Sur le plan légal, nous avons des avocats qui représentent l’État malgache.

Lesquels ?
Il s’agit du cabinet de Me Sailesh Seebaruth.

Vous avez pris connaissance de l’affidavit de Mamy Ravatomanga, dans lequel il formule des allégations à votre encontre. Que répondez-vous aux accusations de vendetta politique ou personnelle ?
Les personnes mises en cause peuvent invoquer toutes sortes d’arguments pour leur défense. Mais ce qui compte, ce sont les éléments constitutifs de l’infraction : il faut démontrer si la loi a été violée, si l’infraction est matériellement constituée et s’il y avait l’intention de la commettre. Ce sont les enquêtes qui permettront de le déterminer.

Même en l’absence du plaignant, une infraction peut être poursuivie si ces éléments sont établis. Ma position politique passée ou actuelle n’efface pas les faits qui lui sont reprochés.

S’agit-il, selon vous, de tentatives de diversion ?
Oui, c’est une tentative de détourner l’attention. Les victimes existent : des opérateurs économiques, des exportateurs de litchis et d’autres acteurs concernés par les enquêtes en cours.

Je me suis contentée de transmettre les procédures déjà engagées contre lui. Les enquêtes sur le trafic de bois de rose, par exemple, ont été menées par des défenseurs de l’environnement, qui ont apporté les preuves de son implication dans cette affaire avec l’ancien Président malgache, Andry Rajoelina. Ce n’est donc pas parce que je suis opposante que je dénonce son rôle dans ce trafic. Aujourd’hui, en tant que dirigeante dans le pays, je constate simplement les faits.

Il est également impliqué dans l’affaire du Boeing 777, comme l’ont mentionné plusieurs personnes lors de l’enquête. Ce ne sont pas des dossiers inventés : il aurait reçu de l’argent de personnes ayant acheté des avions. Il ne s’agit ni d’une invention ni d’une vendetta politique. 

À vous entendre, vous avez des dossiers solides et des preuves concrètes contre l’homme d’affaires ?
Exactement ! 

Estimez-vous qu’il est protégé à Maurice ?
Je n’ai jamais dit cela. Qu’il soit à Madagascar, à Maurice, aux États-Unis ou au Pôle Nord, les faits peuvent être établis. Il est important de l’entendre afin qu’il puisse présenter sa défense, dans le respect d’un procès équitable.

A-t-il accepté de se faire entendre par les autorités de votre pays ?
Les autorités mauriciennes ont accepté, mais lui, je ne sais pas. Dans un procès équitable, il est essentiel d’entendre la version de la poursuite : ce qu’elle vous reproche et ce que vous avez à répondre pour votre défense. Dire que l’on est victime d’une vendetta politique, alors que « tu (ndlr Mamy Ravatomanga) as commis plusieurs infractions avant même d’être arrêté », ne suffit pas à disculper. C’est discutable.

Mamy Ravatomanga a été hospitalisé à plusieurs reprises. Il est actuellement incarcéré à la prison de Melrose. Quel regard portez-vous sur cette situation ?
À ma connaissance, il suivait déjà des traitements médicaux à Maurice avant son incarcération. Il venait régulièrement pour des soins. Le fait qu’il puisse continuer à recevoir des soins à Maurice reste une possibilité pour lui.

À Madagascar, il y a eu récemment des manifestations liées aux problèmes d’eau et d’électricité. La situation s’est-elle améliorée ?
Ces problèmes ont été l’élément déclencheur d’un malaise plus profond. Pendant de nombreuses années, le pays a connu un manque d’emplois, une économie en difficulté et des infrastructures dégradées. Les coupures d’eau et d’électricité ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Nous travaillons à résoudre ces problèmes, mais cela nécessite des réformes structurelles et le renouvellement des infrastructures.

La bonne gouvernance est-elle possible dans le contexte actuel ?
Oui. La bonne gouvernance repose sur la volonté politique d’utiliser les fonds publics au service de l’intérêt général et de lutter efficacement contre la corruption.

Quand la Constitution et les processus démocratiques seront-ils pleinement rétablis ?
La Constitution n’est pas suspendue. Celle de 2010 reste en vigueur jusqu’à l’adoption éventuelle d’une nouvelle Constitution. Il y aura une concertation nationale et la mise en place d’une assemblée constituante. Nous avons un délai de 24 mois pour organiser des élections. Le processus a déjà commencé avec la révision de la liste électorale, l’identification biométrique des électeurs et la réforme des lois électorales. Ce sera lors de la concertation nationale.

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