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Affaire Jean-Noël Thomas - déclaré mort et incinéré, son corps est resté neuf mois à la morgue

Par Azeem Khodabux
Publié le: 11 July 2026 à 18:30
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Stéphanie Thomas veut des réponses concernant le cas de son frère. Jean-Noël Thomas avait 36 ans.
Stéphanie Thomas veut des réponses concernant le cas de son frère. Jean-Noël Thomas avait 36 ans.
  • Stéphanie Thomas, la sœur : « J’avais déjà fait mon deuil… puis tout s’est effondré »

Huit mois après avoir appris le décès de son frère Jean-Noël et obtenu son acte de décès, Stéphanie Thomas pensait avoir entamé son deuil. Mais le 25 juin dernier, un appel est venu bouleverser toutes ses certitudes : le corps de son frère se trouvait toujours à la morgue de l’hôpital de Flacq. Entre douleur, incompréhension et interrogations, cette mère de famille de Grand-Gaube réclame aujourd’hui des explications afin de comprendre comment une telle situation a pu se produire.

Dans son salon à Grand-Gaube, Stéphanie Thomas revient sur cette épreuve qui a bouleversé sa vie. Elle raconte qu’en novembre dernier, la police de Rose-Hill l’avait informée du décès de son frère Jean-Noël. Après les démarches administratives, elle avait obtenu son acte de décès et on lui avait indiqué que son frère avait été incinéré au crématorium des Trois-Mamelles.

« Quand j’ai eu l’acte de décès entre les mains, je me suis dit que tout était terminé. J’ai commencé mon deuil comme n’importe quelle sœur l’aurait fait », raconte-t-elle avec émotion. La sœur affirme toutefois n’avoir jamais été contactée pour organiser les funérailles de son frère.

Pendant plusieurs mois, Stéphanie tente alors d’apprendre à vivre avec cette absence. Elle pense avoir accepté la disparition de son frère. Mais le 25 juin, son téléphone sonne à nouveau.

« La station de police de Rose-Hill m’a demandé si je suis bien la sœur de Jean-Noël Thomas avant de m’annoncer que son corps se trouve toujours sur place et que je devrais venir l’identifier. Je ne comprenais absolument rien. J’avais déjà l’acte de décès de mon frère. On m’avait dit qu’il avait été incinéré. Comment pouvait-on me dire huit mois plus tard que son corps était toujours à la morgue ? Comment le corps a-t-il pu quitter l’hôpital de Candos pour se retrouver à Flacq ? », confie-t-elle.

Accompagnée de son époux Michel, Stéphanie se rend alors à la morgue de l’hôpital de Flacq. Sur le chemin, elle espère encore qu’il s’agit d’une erreur ou d’une confusion d’identité. Mais devant le corps, un détail attire son attention : un tatouage sur la poitrine.

« Quand j’ai vu le tatouage, mon cœur s’est arrêté », raconte-t-elle. Ces trois lettres, JST, représentent Jean-Noël, Stéphanie et Thomas. « C’était un tatouage que mon frère s’était fait en pensant à nous deux. Quand je l’ai vu, j’ai compris que c’était bien lui. »

À cet instant, toute la douleur revient. « J’avais déjà pleuré mon frère. J’avais essayé d’accepter son départ. Et là, c’était comme si je le perdais une deuxième fois », explique-t-elle.

Depuis cette journée, Stéphanie dit vivre avec des images difficiles à oublier. Les souvenirs de la morgue reviennent régulièrement et affectent son quotidien. « Je ferme les yeux et je revois encore cette scène. Je n’arrive plus à dormir normalement », confie-t-elle.

Son époux Michel et leurs trois enfants âgés de 21 ans, 14 ans et 8 ans vivent également cette souffrance à ses côtés.
« Mes enfants me voient pleurer. Ils essaient de me réconforter, mais ils souffrent eux aussi. Mon mari est toujours à mes côtés, mais cette histoire a bouleversé toute notre famille », ajoute-t-elle.

Face à cette situation, plusieurs Mauriciens touchés par son histoire ont décidé de lui venir en aide afin que Jean-Noël puisse avoir des funérailles dignes. Une messe a été célébrée à l’église Marie Reine, à Poudre-d’Or, avant son incinération.

« Je remercie du fond du cœur toutes les personnes qui nous ont aidés. Sans elles, nous n’aurions pas pu organiser les funérailles de mon frère », dit Stéphanie.

Aujourd’hui, elle souhaite avant tout comprendre ce qui s’est passé. « Je veux connaître la vérité et c’est faux de dire qu’on m’a contactée pour faire les funérailles en novembre dernier et que j’ai refusé, car comme les Mauriciens peuvent le constater, lorsqu’on m’a fait identifier le corps de mon frère, j’ai tout de suite fait appel à la générosité des Mauriciens et organisé les funérailles. »

Son combat n’est pas seulement personnel : elle veut obtenir des réponses pour son frère. Elle se demande encore comment elle a pu recevoir un acte de décès alors que le corps de Jean-Noël se trouvait toujours à la morgue.

« Comment ai-je pu avoir un document alors que mon frère était encore là ? Pourquoi m’a-t-on dit qu’il avait été incinéré ? Ce sont des questions qui me hantent jour et nuit », dit-elle.

La police avait, de son côté, confirmé le décès de Jean-Noël Thomas le 17 octobre 2025. Selon les autorités, une enquête avait été ouverte afin d’établir son identité et de retrouver ses proches. (Voir plus loin)

Une enfance marquée par la séparation

Bien avant cette affaire qui soulève aujourd’hui de nombreuses questions, Stéphanie Thomas et son frère Jean-Noël avaient déjà traversé une enfance difficile.

À seulement cinq ans, Stéphanie est placée dans un couvent à Rose-Hill tandis que son petit frère, âgé de trois ans, est envoyé dans un autre établissement à Belle-Rose. « Nous étions deux enfants qui ne comprenaient pas pourquoi nos parents nous avaient laissés », raconte-t-elle.

Ces années restent profondément gravées dans sa mémoire. Trop jeunes pour comprendre la situation, les deux enfants doivent apprendre à vivre loin de leur famille et de leurs repères. Malgré cette séparation, ils développent un lien très fort.

« Nous n’étions pas dans le même couvent, mais nous étions très proches. Lors des grandes fêtes et des événements sportifs, nous pouvions parfois nous retrouver. Ces moments étaient rares, mais ils comptaient énormément », explique Stéphanie.

Pour elle, Jean-Noël n’était pas seulement son petit frère. Il était la personne qui partageait son histoire et ses blessures. « Jean-Noël était tout ce que j’avais », dit-elle.

Au début, la vie au couvent lui apporte un certain réconfort. « Nous avons reçu de l’amour au début. Les religieuses prenaient soin de nous », se souvient-elle.

Mais au fil des années, l’absence d’une famille se fait davantage ressentir. Alors que d’autres enfants retrouvent leurs proches pendant les fêtes ou les vacances, Stéphanie et Jean-Noël attendent souvent en vain.

À l’âge de douze ans, Stéphanie quitte le couvent lorsqu’un membre de sa famille obtient sa garde. Pour la jeune fille, cette nouvelle représente l’espoir de découvrir enfin la chaleur d’un foyer.

La réalité est cependant différente. « J’espérais trouver une famille, mais j’ai surtout travaillé », confie-t-elle.

Très vite, elle comprend que la vie qu’elle avait imaginée ne correspond pas à celle qu’elle découvre. Malgré cette nouvelle déception, elle continue de rendre visite à son frère aussi souvent que possible. « Je voulais qu’il sache que quelqu’un pensait à lui. Je continuais à aller le voir régulièrement », explique-t-elle.

À quatorze ans, elle retrouve finalement son père. Là encore, l’espoir laisse rapidement place à la désillusion. « Il est finalement parti et je me suis retrouvée seule une nouvelle fois », raconte-t-elle.

Cette succession d’épreuves forge son caractère. Très jeune, Stéphanie apprend à avancer malgré les blessures et à compter sur sa propre force. « Très jeune, j’ai compris que je devais avancer malgré tout », résume-t-elle.

Michel, celui qui lui redonne confiance en l’avenir

À dix-huit ans, Stéphanie rencontre Michel. Leur histoire commence par une amitié qui évolue progressivement vers une relation amoureuse. « Nous étions amis avant de tomber amoureux », raconte-t-elle.

Cette rencontre marque un tournant dans sa vie. Après des années marquées par la solitude et l’incertitude, elle découvre enfin une stabilité qu’elle n’avait jamais connue. Ensemble, ils décident de construire leur vie et de fonder une famille. « Je voulais donner à mes enfants un foyer, de l’amour et une présence au quotidien », explique-t-elle.

Le couple officialise son union en 2014. Aujourd’hui, ils vivent à Grand-Gaube avec leurs trois enfants âgés de 21 ans, 14 ans et 8 ans.

Pendant ce temps, Jean-Noël suit un chemin beaucoup plus difficile. Après sa sortie du couvent, il vit dans la précarité et mène une existence modeste. Malgré leurs trajectoires différentes, Stéphanie ne cesse jamais de veiller sur lui. « Je lui proposais souvent de venir vivre avec nous, mais il aimait sa solitude. C’était son choix. Je voulais seulement qu’il sache que la porte de ma maison lui serait toujours ouverte », raconte-t-elle.

Pour gagner sa vie, Jean-Noël vend notamment des fleurs au cimetière Saint-Jean. Comme il ne possède pas de téléphone portable, Stéphanie sait où le retrouver lorsqu’elle souhaite passer un moment avec lui. « Quand je voulais le voir, j’allais directement au cimetière Saint-Jean. Nous parlions longtemps », dit-elle.

Ces rencontres entretiennent un lien forgé depuis l’enfance. Malgré les difficultés, leur relation reste intacte. « Mon frère n’a jamais eu une vie facile. Depuis notre enfance, il a connu beaucoup de souffrances. Mais il gardait toujours sa dignité », confie-t-elle.

Le 8 octobre 2025, Jean-Noël est admis à l’hôpital Victoria, à Candos. Quelques semaines plus tard, la police contacte sa sœur pour lui annoncer son décès. À partir de ce moment, Stéphanie entame ce qu’elle croit être un long processus de deuil, persuadée que son frère a quitté ce monde et qu’il a reçu un dernier hommage. 

Ce n’est que plusieurs mois plus tard qu’elle découvrira que son corps se trouvait toujours à la morgue.

Cette découverte continue aujourd’hui de la hanter. « Lekor mo frer ti dekonpose. Seki monn trouve-la, zame mo ti pou panse ki enn zour, an tan ki enn gran ser, mo ti pou bizin al get mo frer dan sa leta-la. Mo pez mo bann mo lamorg lopital-la pas marse ek ena plizir lekor ki pe pouri laba », dit Stéphanie avec indignation.

Elle poursuit : « Zame mo ti panse ki mo ti pou viv enn zafer atros koumsa. Deza ki lavi zame pann fer nou kado. Monn resi idantifie li gras a so tatwaz, me mo pe poz mwa la kestion pou sa bann lezot lekor-la. Si enn fami inn pas mem zafer ki mwa, kouma zot pou resi idantifie zot pros. Mo pa swet personn viv enn zafer koumsa. »

Une quête de vérité

Aujourd’hui, Stéphanie Thomas ne veut pas seulement parler de sa souffrance. Elle souhaite comprendre ce qui s’est passé et obtenir des réponses sur les circonstances qui ont conduit à cette situation.

Pour elle, les questions dépassent désormais son cas personnel. « Je ne cherche pas des coupables, je veux simplement connaître la vérité », affirme-t-elle. Elle dit également penser aux autres familles qui pourraient être confrontées à une situation similaire.

Pour Stéphanie, ces réponses sont essentielles, non seulement pour elle-même, mais aussi pour la mémoire de son frère. « Mon frère a déjà connu beaucoup de souffrances dans sa vie. Il méritait au moins de partir avec le respect qui est dû à chaque être humain », dit-elle.

Malgré l’épreuve traversée, elle continue d’avancer entourée de son mari et de ses enfants. Une question demeure toutefois au centre de ses préoccupations : comment a-t-elle pu recevoir un acte de décès alors que le corps de son frère se trouvait toujours à la morgue ? « J’espère que toute la lumière sera faite. Je veux des réponses, pas seulement pour moi, mais aussi pour mon frère. C’est la seule façon pour que nous puissions enfin trouver un peu de paix », conclut-elle.

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L’acte de décès et le certificat remis à la famille de Jean-Noël Thomas
L’acte de décès et le certificat remis à la famille de Jean-Noël Thomas

Ce que dit la police

Interrogée sur cette affaire, la police confirme le décès de Jean-Noël Thomas, survenu le 17 octobre 2025. L’autopsie pratiquée sur sa dépouille a conclu à un œdème cérébral et pulmonaire (« cerebral pulmonary oedema »). Selon les autorités, au moment de la découverte du corps, les seules informations disponibles indiquaient qu’il s’agissait d’une personne sans domicile fixe fréquentant un abri de nuit. Une enquête a alors été menée afin d’établir son identité et de retrouver ses proches.

La police explique également que le lieu d’inhumation mentionné sur l’acte de décès aurait été inscrit à la suite de démarches entreprises par une ONG qui tentait de réunir les fonds nécessaires à l’organisation des funérailles.

Selon cette version, ces démarches n’auraient finalement pas abouti et le corps serait demeuré à la morgue de l’hôpital. Les autorités précisent qu’aucun autre corps n’a été inhumé dans le cimetière concerné.

Les services de police soulignent par ailleurs que c’est grâce aux investigations menées que l’identité du défunt a pu être établie et que ses proches ont été retrouvés.

Concernant les différentes versions évoquées au sujet des échanges avec la famille, les autorités indiquent qu’il ne leur appartient pas de se prononcer sur ces éléments. Par ailleurs, du côté de la municipalité de Vacoas/Phœnix, qui gère l’incinérateur de Trois-Mamelles, il est indiqué qu’aucune demande d’incinération concernant ce corps n’a été enregistrée.

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