Affaire des coffres-forts : les manquements de l’enquête mènent à l’arrêt du procès contre Navin Ramgoolam
Par
Le Défi Quotidien
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La Financial Crimes Division (FCD) de la cour intermédiaire a ordonné, le lundi 8 juin, l’arrêt du procès intenté contre le Premier ministre Navin Ramgoolam dans l’affaire des coffres-forts. Les magistrats ont conclu que les manquements relevés dans l’enquête policière étaient suffisamment graves pour constituer un abus de procédure. Le DPP Rashid Ahmine a annoncé qu’il fera appel de cette décision.
Dans une décision de 26 pages, la présidente de la FCD, la magistrate Bibi Razia Jannoo-Jaunbocus, et le magistrat Abdool Raheem Tajoodeen ont statué à la suite d’une motion présentée par les avocats de Navin Ramgoolam (Voir encadré). Ils ont estimé que poursuivre l’affaire contre le Premier ministre serait contraire au sens de la justice.
Le PM faisait face à 23 accusations de « Limitation of Payment in Cash » en vertu du Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act (FIAMLA). Ces accusations découlent de la découverte, en février 2015, d’importantes sommes d’argent en roupies et en devises à son domicile. (Voir encadré)
La cour note qu’environ onze années se sont écoulées depuis le début de l’enquête policière. Toutefois, les magistrats concluent que ce délai ne justifie pas, à lui seul, l’arrêt des poursuites. Ils rappellent que l’enquête a duré environ deux ans avant que le procès ne soit instruit en 2017, et que le dossier a ensuite été marqué par plusieurs objections juridiques, des appels devant la Cour suprême et une tentative de recours devant le Privy Council.
Selon eux, le retard peut s’expliquer par la complexité de l’enquête et les nombreuses procédures engagées par les parties. Il ne rend donc pas le procès inéquitable.
L’élément central de la décision concerne la conduite de l’enquête policière. Les magistrats soulignent que Navin Ramgoolam avait, dès ses premières déclarations, mis en doute l’impartialité de l’enquête et affirmé qu’un membre du gouvernement suivait activement le dossier.
La FCD s’est notamment penchée sur l’« affidavit Dufry », signé par deux cadres du groupe Dufry, qui contenait de graves allégations visant plusieurs membres de l’Exécutif de l’époque ainsi que l’homme d’affaires Rakesh Gooljaury.
Selon les magistrats, ces accusations étaient directement liées aux investigations visant Navin Ramgoolam. Or, ils constatent qu’aucune enquête n’a été menée sur ces allégations, ni sur les affirmations de Navin Ramgoolam selon lesquelles un membre du Cabinet suivait et conseillait la police dans l’enquête sur les Rs 200 millions saisies.
La cour évoque des « serious deficiencies in the police’s approach to investigate » et estime que cette absence d’investigation « cannot be condoned by the Court ».
Le jugement revient également sur les arrestations et accusations provisoires portées contre Navin Ramgoolam après la saisie des fonds. Les magistrats relèvent que toutes ces procédures, à l’exception du présent dossier, ont été abandonnées ou rejetées. Ils décrivent cette succession d’enquêtes et d’accusations comme une « cascade » visant à rattacher une activité criminelle aux fonds saisis.
Dans l’un des passages, la FCD affirme que cette succession d’enquêtes et d’accusations équivalait à une démarche visant à « get the man at all costs and by all means ». Les magistrats ajoutent que cette situation, combinée à l’absence d’enquête sur les allégations d’ingérence politique ainsi qu’aux fuites d’informations liées au dossier, justifie l’intervention du tribunal.
Après avoir mis en balance l’intérêt public de poursuivre les infractions reprochées et la nécessité de préserver l’intégrité du système judiciaire, la cour conclut que le procès ne peut être maintenu. Les magistrats ont statué que la police avait failli à son obligation d’enquêter sur des allégations sérieuses directement liées au dossier. Selon eux, permettre la poursuite de l’affaire donnerait l’impression que « la fin justifie les moyens ».
« The failure of the police to investigate » ces allégations est jugé suffisamment grave pour justifier un arrêt des procédures. La cour conclut que la continuation du procès constituerait un « abuse of process » et ordonne ainsi la suspension définitive des poursuites contre Navin Ramgoolam.
À sa sortie du tribunal, le chef du gouvernement s’est dit heureux que la justice ait primé. Il parle d’un calvaire « ki’nn koumanse an 2014. Li’nn vini mem 2015, 2016. Zordi nou’nn pas tousala ». Navin Ramgoolam dit avoir respecté le judiciaire malgré le fait d’être Premier ministre : « Mem mo Premie minis, mo’nn respekte (…) Ou’nn trouve mo’nn vini e mo pe asize dan box. Zordi sa kalver-la, mo espere inn termine. »
Pour Robin Ramburn, Senior Counsel, avocat de Navin Ramgoolam, cette décision met un terme à une longue bataille entamée il y a 11 ans. « Se enn long lalit ki ti pe roule depi 2015. Nou finn pas par boukou siklonn. »
L’homme de loi estime que son client a été traité injustement. « Ou’nn trouve kouma ti tret enn ansien Premie minis kan li ti enn opozan politik fas enn parti ki ti o-pouvwar. Li domaz ki sa inn ariv ziska-la. Me zordi, lakour inn redres enn linzistis ki ti komet anver Navin Ramgoolam. »
Me Robin Ramburn soutient que le jugement met en lumière « bann mankman grav dan lanket lapolis ». Il estime que l’objectif était de nuire politiquement à son client. « C’était une chasse aux sorcières, ‘kouma pou met li dan prizon ek fini li politikman’. » L’avocat conclut sur une note personnelle : « Me pli lao ki tou dimounn ena enn Bondie. »
Après la décision de la Financial Crimes Division de geler les poursuites pénales contre le Premier ministre, Navin Ramgoolam, le Directeur des poursuites publiques, Me Rashid Ahmine, Senior Counsel, n’a pas tardé à réagir : « Nous sommes d’avis que le jugement de la cour est manifestement erroné en droit. Donc, on va l’attaquer tout de suite en appel avec beaucoup de conviction. »
Alain Laridon dit avoir suivi de près l’affaire dite des coffres-forts, notamment dans la nuit du 6 février 2015, lorsque Navin Ramgoolam a été arrêté. « J’ai passé la nuit à suivre le déroulement de cette affaire quand Navin Ramgoolam avait été arrêté et conduit aux Casernes centrales pour son interrogatoire », se remémore-t-il. Ce n’est que vers 5 heures du matin qu’il a quitté les lieux. À ses côtés se trouvaient Rajesh Jeetah, Yatin Varma et Arvin Boolell.
Il garde un souvenir marquant du dispositif déployé cette nuit-là. « Il y avait une mobilisation extraordinaire de la Special Mobile Force. Je n’ai jamais vu autant d’officiers des forces de l’ordre issus de diverses unités aux Casernes centrales. » Selon lui, l’ambiance était « morose et austère ».
L’ancien député et ambassadeur de Maurice au Mozambique estime que les circonstances qui ont conduit à cette arrestation ont été « bien orchestrées », et qualifie l’ensemble de « montage extraordinaire » visant à nuire à la personne de Navin Ramgoolam. En un mot, une « mise en scène ».
Alain Laridon affirme avoir suivi chaque étape de l’affaire, jusqu’à la comparution de Navin Ramgoolam devant la cour. Aujourd’hui, après l’arrêt des poursuites judiciaires, il tire ses conclusions : « La vérité a triomphé du mensonge. » Tout en affirmant son respect pour la justice mauricienne, il estime néanmoins qu’il y a eu des failles dans cette affaire.
« Pas de réaction à ce stade ». C’est ce qu’a indiqué le leader de l’opposition, Joe Lesjongard, dans le sillage de l’arrêt du procès contre Navin Ramgoolam dans l’affaire des coffres-forts. Il n’a pas souhaité en dire davantage.
Pour Patrick Belcourt, l’affaire Ramgoolam dépasse la question de la culpabilité ou de l’innocence du Premier ministre. Le leader d’En Avant Moris y voit surtout le symptôme d’une fragilité institutionnelle structurelle. Il s’interroge sur la capacité des institutions mauriciennes à produire des décisions juridiques à l’abri des influences politiques.
Une capacité que le leader d’En Avant Moris juge aujourd’hui insuffisante. « Cette capacité, nous ne l’avons pas. Nous ne l’avons pas parce que nous n’avons pas voulu la construire. La justice suit le pouvoir. Le pouvoir change. La justice suit », déclare-t-il.
Patrick Belcourt inscrit ce constat dans une problématique plus large, qui selon lui traverse le fonctionnement de l’État depuis l’indépendance et qui ne sera pas résolue par la seule réforme constitutionnelle annoncée. « Ce sera ainsi après la réforme constitutionnelle si elle ne touche pas aux structures », prévient-il.
Entre-temps, Navin Ramgoolam sollicite l’autorisation de saisir le Conseil privé du Roi afin de contester cet arrêt.