Interview

Adrien Duval : «Les partis politiques évoluent après 50 ans dans un système où il faut se catégoriser»

Adrien Duval

Député du PMSD et fils du leader Xavier-Luc, Adrien Duval n’a pas la langue dans sa poche. Il est de ceux qui n’ont pas froid aux yeux et s’exprime ouvertement sur ce qu’il pense du recensement ethnique. Il est convaincu que c’est dans le noir qu’on arrive à dissimuler certaines choses. 

Pourquoi le Parti mauricien social démocrate (PMSD) fait-il du recensement ethnique son cheval de bataille ?
Tout d’abord, il y a trop de monde qui souffre de discrimination à Maurice. Cela à tous les niveaux, tous les secteurs et toutes les sphères de notre société. Que l’on parle d’emploi, de services offerts, d’éducation ou d’autre chose. Le PMSD, qui depuis toujours mène un combat pour l’égalité des chances, est venu de l’avant avec l’Equal Opportunity Act en 2005. Malheureusement, cette loi n’a pas été écrite dans l’esprit voulu. 

Voulez-vous dire que cette loi doit être revue ?
Oui, cette loi demande à être revue. Elle ne s’applique qu’au secteur privé et non à la Fonction publique. Ce qui est déjà une source d’inégalité. D’ailleurs, nous témoignons de jour en jour que l’Equal Opportunity Commission est devenue une farce de par son inefficacité et son inaction. Nous n’avons qu’à prendre l’affaire Showkutally Soodhun et la NHDC. 

Vous ne mâchez pas vos mots …
Je vais jusqu’à dire que la commission est devenue un « dhobi de classe » et c’est vraiment regrettable. Face à toutes les discriminations et injustices, le PMSD insiste qu’il faut revoir tout cela. À cet effet, nous devons passer par un recensement avec un but précis. Nous devons nous assurer que toute personne ait des chances égales. Il faut que tout le monde puisse bénéficier des mêmes services de santé, de police ou autres. Il faut avoir des données pour une analyse en profondeur, afin de déterminer si tout un chacun a une chance égale. Il faut poser des questions aux détracteurs du recensement ethnique. Pourquoi ont-ils peur d’un recensement si tout est si rose comme ils le prétendent ? Je prends en exemple Paul Bérenger. Pourquoi tant d’hypocrisie ? Je dirai qu’il a juste peur qu’un nouveau recensement ethnique vienne rétablir la réalité. Dans le noir, il est facile de cacher des choses. Il y a des abus. Aujourd’hui, nous voulons la lumière. Notre société doit arrêter de se voiler la face. La discrimination est une blessure humaine profonde pour les personnes qui la subissent. 

À quoi sert-il d’avoir un recensement ethnique alors qu’à travers le Housing & Population Census, on a un décompte de la population mauricienne par religion et par caste ?
C’est le PMSD qui, en 2014, a rendu public ce recensement, qui a toujours été dissimulé par les différents gouvernements. Nous avons fait la lumière sur ce qui a toujours été tenu comme un secret bien gardé dans un tiroir. Cet exercice n’est pas utilisé à bon escient. Même s’il n’est pas complet, il aurait pu être utilisé pour rectifier certaines discriminations dans notre société.

Vous rendez-vous compte que le PMSD est le seul parti politique à avoir enfourché ce cheval ?
Oui et j’en suis fier. Comme je l’ai dit, nous avons là un combat juste. Le PMSD n’est pas hypocrite, contrairement à beaucoup. Certains n’ont qu’une chose en ligne de mire. Celui d’être à l’Hôtel du gouvernement par tous les moyens. Ce qui n’est pas notre cas. Nous voulons le mériter. En attendant, nous nous investissons pleinement dans ce combat sincère. Mon combat et celui du PMSD, c’est d’éliminer la discrimination pour plus d’égalité de chances. 

Contrairement aux autres partis, le PMSD n’appréhende-t-il pas « une tension sociale » ?
Pourquoi donc ?  La tension de continuer à pratiquer la politique de l’autruche et de laisser souffrir les gens avec le grand nombre de problèmes qui ronge notre société. C’est cela, la tension sociale. Il est impératif de faire un constat et après, de remédier là où il faut. Je suis de ceux qui croient fermement qu’il faut cesser avec cette hypocrisie. 

N’est-il pas grand temps d’être considéré comme Mauricien au lieu d’être catégorisé par race, caste ou religion ?
Dans un monde idéal, oui. Mais à Maurice, notre politique vieille de 50 ans démontre qu’elle a failli. Après 50 ans d’Indépendance, voilà notre héritage ! Les partis politiques évoluent dans un système où il faut se catégoriser. Avant des élections, il y a un recensement dans les circonscriptions se basant sur l’ethnicité. Suite à quoi les partis placent leurs candidats. Disons les choses comme elles sont sans se voiler la face. C’est cela la faillite de notre système. Ceux qui prétendent que le communalisme n’existe pas sont des hypocrites. Je suis un fervent croyant du mauriciannisme. Je me suis battu pour être candidat au no 6 (Grand-Baie-Poudre d’Or), là où j’habite. Mais on a refusé. Si je ne croyais pas dans mes convictions, je n’aurais pas fait cela. Donc, il ne faut pas prétendre que le communalisme n’existe pas. 

Certains disent qu’il faut abolir le Best Loser System (BLS), alors qu’il n’y a pas d’autre alternative pour garantir une voix égale pour tous. C’est le BLS qui rectifie les anomalies dans notre système électoral. Il faut arrêter l’hypocrisie. Seki kontan, kontan, seki pa kontan, pa kontan. Si on veut apporter des changements, qu’on nous donne quelque chose de vrai. On ne peut pas commencer par le haut. Il faut commencer à la base. Une cartographie sociale, démographique, qui pourra aider à faire des comparaisons est importante. Sans oublier un redécoupage qui vienne garantir un modèle de Parlement de 1972. Suite à cela, il faut trouver un mécanisme qui marche. 

Franchement, quel usage votre parti veut-il faire d’un nouveau recensement ethnique ?
Il faut juste comprendre la réalité. Il faut comprendre s’il y a des discriminations. Il n’y a qu’un recensement ethnique qui pourra le démontrer. Si un recensement démontre qu’il y a l’égalité des chances, le PMSD s’arrêtera là et se trouvera un autre cheval de bataille. 

Dites-nous en toute franchise. N’est-ce pas pour tracer de nouveaux contours du pouvoir politique ?
Je maintiens ce que j’ai dit. Croyez–le ou pas. Le combat du PMSD a toujours été pour la justice sociale et l’égalité des chances pour chaque Mauricien. 

Cette revendication ne s’inscrit-elle pas dans le plan de votre père, Xavier-Luc Duval, de devenir Premier ministre ?
Je ne vais pas revenir sur tout ce que j’ai dit plus haut. Kontan pa kontan, c’est ça la vérité !

Est-ce que les résultats de l’élection partielle au no 18 n’ont pas refroidi les ambitions de votre père ?
Pas le moindre. Nous nous sommes beaucoup exprimés sur cela. Une élection partielle a toujours été favorable à un candidat plutôt qu’à un parti politique. Par exemple, Xavier-Luc Duval a remporté les partielles de 1999 au no 20 (Beau-Bassin/Petite-Rivière) en battant le candidat du MMM. Or, peu de temps après, le MMM a remporté les élections générales. C’est ce qui s’est passé au no 18 (Belle-Rose/Quatre-Bornes). C’est la personne qui a compté plus que le parti. Arvin Boolell est un senior qui est là depuis 30 ans, gentil et avec une ouverture d’esprit. Il avait d’ailleurs été injustement battu dans son ancienne circonscription. Notre candidat ne faisait pas le poids face à lui. Plusieurs sympathisants du PMSD nous ont avoué avoir voté pour Arvin Boolell. Il était comme un éléphant parmi les fourmis. Puis, ces élections au no 18 ne sont indicatrices de rien. Il ne faut pas oublier le fort taux d’abstention. Sans ambiguïté, je peux dire que le PMSD a une force considérable à Quatre-Bornes. Et cela n’a nullement refroidi le PMSD. 

Est-ce que ces résultats ont diminué considérablement le « bargaining power » du PMSD dans le cadre d’une éventuelle alliance électorale ?
Pas du tout. Il faut se rendre à l’évidence que le système électoral de Maurice est ainsi fait. Aucun parti ne peut remporter seul les élections. Cela n’existe pas. Ni le PTr, ni le MSM, ni le MMM. Au PMSD, nous avons trois options. Nous pouvons briguer les suffrages en alliance, seul ou avec une locomotive. Je veux dire par là, une nouvelle force politique composée des déchus des autres partis. Nous avons nos options. Mais pour l’heure, le plus important c’est notre combat pour une société plus juste. Demain, s’il y a une alliance ou pas, ce n’est pas la priorité. Notre priorité est ce que nous faisons en menant notre combat. 

Est-il vrai que le PMSD est condamné à être en alliance avec le PTr aux prochaines élections ?
C’est le MMM qui est condamné à être en alliance avec le MSM. Le PMSD peut aller avec qui il veut. Que ce soit le MSM, le PTr ou autre. Nos options, comme je le disais, sont ouvertes. En temps et lieu, nous verrons. 

Électoralement parlant, le MMM reste un os dur pour le PMSD. N’est-ce pas ?
Le MMM fut un os. Aujourd’hui, il est devenu poussière. Vous savez : quand un os vieillit mal, il se brise et se désintègre. Le MMM est un os qui a mal vieilli. 

La réforme électorale sera devant l’Assemblée nationale cette année. Quelles sont les attentes du PMSD ?
Franchement, aucune attente. Si le gouvernement souhaite vraiment amener une réforme électorale, pourquoi attendre que le rapport soit devant le Parlement pour le rendre public ? Pourquoi le garder secret ? À ce jour, nous ne savons pas ce qu’il y a dans ce rapport. On entend dire qu’il y a la représentation proportionnelle (RP) et qu’on veut augmenter le nombre de député. Est–ce que ce rapport prend en compte le financement politique, ou le redécoupage électoral ? On n’en sait rien. On peut juste se baser sur les on-dit en attendant que le rapport soit rendu public. 

Est-ce que votre parti est en faveur d’une hausse du nombre de députés à travers la représentation proportionnelle ?
Le PMSD est contre. Non seulement, nous avons déjà un grand nombre de députés, mais surtout, cela va nous coûter cher. Il est temps de cesser d’embêter la population. Une vraie réforme est de mise. 

Pour terminer, comment le petit-fils de sir Gaëtan Duval et fils de Xavier-Luc Duval voit-il l’engagement politique de Joanna Bérenger ?
Ce n’était pas une surprise, malgré les discours contre les dynasties de Paul Bérenger alors qu’au sein de son parti, il y a plusieurs membres de sa famille : Emmanuel Bérenger, Frédéric Curé, Danny Perrier et maintenant, Joanna Bérenger. Elle a de bonnes intentions, je n’en doute pas. Elle est issue d’une dynastie politique, ce qu’elle assume. Moi, je suis un Duval au sein du PMSD. Je l’ai assumé et je l’assume. Je suis certes un Duval, mais je suis entré démocratiquement au Parlement. Je dirais à Joanna de mettre de côté les habitudes et l’hypocrisie de son papa. Qu’elle soit honnête et réelle. Ce sont les conseils que je peux lui donner. Et je lui souhaite bon courage et bonne continuation.