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Abdel Ruhomutally : «Il faut attirer deux fois plus de talents à Maurice pour travailler et consommer»

La GFA Insurance est une des rares compagnies mauriciennes qui peut se targuer d’avoir remboursé le prêt de la Mauritius Revenue Authority (MRA) et accordé une augmentation à ses employés afin de combattre l’inflation. Le Managing Director, Abdel Ruhomutally, dresse un bilan mitigé de l’action du gouvernement, louant l’interventionnisme de la STC tout en relevant que certains discours sont parfois en contradiction avec les actions. 

Après un quart de siècle d’existence, quel bilan faites-vous du parcours de la GFA dans le secteur de l’assurance ? Y a-t-il eu des obstacles et à quoi attribuez-vous votre réussite ?
L’histoire de la GFA Insurance, qui a commencé dans des circonstances laborieuses, n’a cessé d’être de véritables montagnes russes. Si la GFA a pu se frayer un chemin dans une industrie complexe, le cheminement ne s’est pas fait sans épreuves difficiles et blessures. 

Certains acteurs de l’industrie (banques, compagnies de leasing, brokers, agences automobiles) n’ont pas souvent été fair-play. Nous avons subi les effets d’un système qui bafouait le libre choix des consommateurs et les poussait vers une clique de sociétés d’assurances, d’agences automobiles et de garages qui pratiquent des prix selon la compagnie d’assurances qui autorise les réparations. Ces pratiques existent toujours. 

En mars de cette année, lors de la célébration de notre 25e anniversaire, le ministre des Services financiers et de la Bonne gouvernance, Mahen Seeruttun, a pris l’engagement de mettre un terme à cette pratique illégale et de lancer une importante campagne de sensibilisation à ce sujet. Cette campagne, semble-t-il, est toujours en préparation.

Néanmoins, nous demeurons plus motivés que jamais à poursuivre notre mission : celle de rendre l’assurance accessible à tous. Aujourd’hui, qu’il soit question de la couverture de vos biens les plus précieux, de la protection de votre réputation professionnelle, ou qu’il s’agisse de votre véhicule, la GFA offre un éventail décent de couvertures d’assurance qui s’adaptent à toutes les bourses.

Au fil de ces années, nous avons surtout construit des amitiés avec nos clients, tout en vivant des histoires fortes avec nos employés. Et c’est grâce à eux que la GFA Insurance continue d’évoluer.

Bien que le soutien de la MIC soit sensé et louable, il semble que cela ait été utilisé plutôt pour ‘bail out’ et renflouer les caisses de certaines boîtes du gros capital."

Comment la GFA a pu maintenir ses activités durant ces deux dernières années marquées d’une part par la Covid-19 et, d’autre part, par la guerre entre la Russie et l’Ukraine ?
Nous avions déjà commencé à investir dans notre infrastructure de réseaux informatique et téléphonique afin d’améliorer la connectivité et la communication entre nos bureaux, nos agents accrédités et le siège social. Quand la pandémie a frappé, cette plateforme nous a permis d’assurer une « business continuity ». Nos équipes ont également démontré une détermination à assurer la continuité de nos opérations en présentiel, en bravant les craintes qui entouraient la Covid-19. Je ne leur dirai jamais assez merci.

Quelles ont été, de manière générale, les conséquences de la contraction de l’économie de presque 15 % sur le secteur des assurances ? 
En termes de polices d’assurance automobiles, les réclamations ont été plus ou moins constantes. Il y a eu un nombre important d’accidents, malgré les deux confinements et les restrictions. En réalité, les sinistres sont plus liés aux mauvaises habitudes au volant. Par contre, les entreprises et entrepreneurs ont été sévèrement touchés et continuent à subir les conséquences de la crise économique. Beaucoup ont dû rendre leurs véhicules aux sociétés de crédit-bail et réduire leur flotte.

De quelle manière les fonds de la Mauritius Investment Corporation (MIC) ont-ils été utiles aux entreprises et aux salariés ?
Abordons le sujet plutôt comme le soutien de l’État aux entreprises. Par exemple, le Wage Assistance Scheme a été un soulagement pour beaucoup, surtout à un moment où les entreprises n’avaient pas de visibilité sur l’avenir. Avec le temps, quand les nuages ont commencé à se disperser, la GFA a procédé au remboursement rapide de cet argent en espérant que cela puisse aider d’autres dans le besoin. Cela nous a été possible grâce à nos réserves accumulées pendant 25 ans.

En ce qui concerne la MIC, il y a une certaine opacité dans son fonctionnement. Bien que ce soutien soit sensé et louable, il semble que cela ait été utilisé plutôt pour « bail out » et renflouer les caisses de certaines boîtes du gros capital alors que ces dernières auraient dû avoir des réserves conséquentes bâties au fil des décennies. Des doutes existent également sur le soutien accordé aux entreprises gérées par des proches des politiciens, ainsi que sur des acquisitions faites par la MIC dans l’immobilier. Quoi qu’il en soit, nous espérons que le bon sens va prévaloir et que nos dirigeants s’attelleront rapidement à assainir et régulariser cette situation.

Est-ce que vous observez en ce moment une réelle reprise dans les activités économiques à Maurice ?
Il y a certes des développements au niveau infrastructurel et quelques projets dans le secteur de l’hôtellerie. L’engouement est moins présent au niveau de l’investissement. Beaucoup hésitent à se lancer dans des nouvelles « business ventures ». 

Il y a plusieurs raisons à cela. Le gouvernement arrive difficilement à convaincre le public et le monde des affaires de sa vision claire où tout le monde se retrouve. Les discours sont parfois en contradiction avec les actions. 

De plus, il existe un sentiment grandissant, et dangereux, qui évoque la protection malsaine d’un certain groupe de privilégiés proches de politiciens. Cette obstination à parrainer ou à ignorer des abominations – qui est visible de tous – est de moins en moins compatible avec les grandes promesses. Une refonte et un nettoyage de fond en comble sont nécessaires. Et cela devrait commencer dans les coulisses du pouvoir.

Certains économistes à Maurice, mais également la Banque mondiale, attirent l’attention sur le risque réel d’une récession mondiale. Si cela s’avère, quelles sont les mesures qui doivent être adoptées par le gouvernement et le secteur privé afin d’en atténuer l’impact ? Alors qu’aujourd’hui chacun fait ce qu’il peut de son côté, c’est un sujet qui mériterait un rassemblement national d’expertises. 

Depuis quelques mois, la State Trading Corporation (STC) importe un certain nombre de denrées alimentaires de base, ce qui lui vaut d’être accusée de concurrence déloyale par certains importateurs. Cette accusation est-elle justifiée ?
Situation importante requiert mesures drastiques. Loin de défendre la STC, sa décision d’importer un certain nombre de denrées alimentaires devrait être vue dans un contexte où l’inflation galopante et l’érosion du pouvoir d’achat sont réelles. 

Au niveau politique, si la STC ne s’était pas engagée dans cette direction, on l’aurait critiquée pour avoir laissé la population à la merci des prix imposés par les importateurs. D’un point de vue commercial, cette situation vient quelque peu bouleverser le confort des importateurs. Il était prévisible qu’ils seraient contraints de réduire leurs marges de profit ou de renégocier les prix de ces denrées auprès de leurs fournisseurs. 

Mon avis est que dans un contexte où chaque roupie compte, trouver les moyens pour que la population puisse subvenir à ses besoins devrait être le principal objectif. Cela dit, la concurrence déloyale a toujours existé sous différentes formes et dans tous les secteurs de l’économie, y compris ceux de l’automobile et des assurances. 

Je vous ai expliqué, dès votre première question, que certaines pratiques délictueuses ont été systématiquement ignorées par tous les gouvernements qui se sont succédé au fil des décennies. Le ministre des Services financiers et de la Bonne gouvernance m’a fait la promesse, et cela devant un parterre d’invités, qu’il allait s’en occuper…

Au niveau de la GFA Insurance, nous venons de verser un boni de 25 % à 100 % du salaire mensuel à nos employés selon leur temps de service. Nos employés ont également reçu une augmentation 
de Rs 500 afin de combattre l’inflation."
 

Le gouvernement et des opérateurs du tourisme sont convaincus que l’objectif d’un million de touristes sera atteint fin 2022. Est-ce que c’est réalisable ?
Absolument. Selon mes informations, la demande pour le produit mauricien est réelle et s’accroît. Certains hôtels ne bradent plus leurs chambres et des connaissances me confirment qu’elles ont reçu des bookings sur AirBnB pour louer leur appartement ou villa jusqu’en février de l’année prochaine.

En même temps, il serait judicieux qu’on se penche davantage sur le prochain modèle du tourisme mauricien. J’ai pris note que des masterplans et des campagnes marketing sont en cours. Cependant, je crois que le succès du tourisme ne se limite au taux de remplissage des hôtels de luxe.

Une réflexion poussée est tout autant recommandée pour les touristes avec des « budgets familiaux » et les touristes sac-à-dos. Ce qui permettra d’élargir davantage l’industrie parallèle qu’on appelle « non-hotel accommodation ».

Cela incitera, par ricochet, les Mauriciens de la classe moyenne à acheter ou construire un appartement pour le mettre en location. Les modèles PDS, IRS et RES ayant fait leurs preuves et étant arrivés à bout de souffle, un tourisme intégré est plus que jamais nécessaire : celui qui reconnaîtra à leur juste valeur nationale le marchand de dholl puri ou gâteaux piment, les artisans, taxis, artistes et opérateurs d’activités nautiques ainsi que les propriétaires de villas et d’appartements.

Des opérateurs du secteur du voyage réclament plus d’avions pour desservir certaines destinations. Comment y arriver avec une flotte nationale très diminuée ?
Il n’y a pas de formule magique. La compagnie nationale, avec sa flotte réduite, n’a pas d’autre choix que de s’allier avec d’autres compagnies aériennes et de faire du « code sharing ». Ouvrir le ciel mauricien à d’autres lignes aériennes, surtout dans le court terme, devrait aussi engendrer plus de concurrence. Les touristes et les Mauriciens bénéficieront ainsi de meilleurs tarifs. 

Depuis le premier confinement en mars 2020, beaucoup d’entreprises ont adopté le télétravail. Est-ce que ce mode de travail vous semble indispensable pour réduire les frais dans l’entreprise et favoriser la flexibilité ? Et quelles en sont les limites ?
Cela dépend du secteur et de la culture de chaque entreprise. Côté positif, la Covid-19 nous a ramenés à l’essentiel : la famille, les proches, le bien-être physique et mental. En même temps, la Covid-19 nous a fait découvrir que beaucoup de choses sont faisables sans avoir besoin de se déplacer physiquement. Je ne suis pas sûr que cela ait permis de réduire considérablement les frais, sauf au niveau du coût de transport des employés et du temps perdu dans les embouteillages.

Pour ma part, je préfère le contact personnel et une réunion en face-à-face mais il y a effectivement beaucoup de choses qu’on peut faire par visioconférence.

Comment le secteur financier et celui des affaires en général ont-ils repris après la sortie de Maurice des listes noire et grise du GAFI et de l’UE ?
C’est incontestablement un gros soulagement pour le pays tout entier. Cette situation a, semble-t-il, provoqué une chute au niveau des transactions d’investissement et de l’exercice de levée de fonds, mais certains analystes affirment que l’impact n’est pas aussi important que prévu. Les entreprises européennes jouant un rôle prépondérant dans l’écosystème économique local, il faudra travailler plus avec des organisations internationales pour faire venir ou revenir les investisseurs vers Maurice, surtout ceux qui recherchent une plateforme stable et durable pour investir. Maurice n’a d’autre choix maintenant que de s’appliquer à une perpétuelle mise à jour de son secteur financier. 

L’engouement est moins présent au niveau de l’investissement. Beaucoup hésitent à se lancer dans de nouvelles ‘business ventures’."

Est-ce que Maurice est en train de réussir à créer un écosystème favorable, d’une part, à ce qu’on désigne comme la nouvelle économie axée sur les technologies novatrices et, d’autre part, pour attirer les investissements directs étrangers ? Comment retrouver l’attractivité pré-Covid ? 
Comme je l’expliquais, attirer les investisseurs à travers les villas IRS, PDS et autres « schemes » est un modèle révolu. Privatiser nos plages ne serait pas rentable et surtout durable dans le temps. Le Premium visa a eu de bons résultats avec quelques milliers de postulants, mais soyons honnêtes, ce ne sont pas des résultats exceptionnels. Certes, les nouvelles technologies, les cryptomonnaies et les industries pharmaceutiques sont très à la mode, mais je persiste à croire que ce sont des appâts du gain à court terme. 

Dans un monde embrouillé, il nous faut revenir aux sources qui ont fait jadis la réputation du pays : la stabilité politique, la droiture de nos dirigeants, l’exemplarité et l’efficacité de nos institutions, le savoir-vivre entre les différentes communautés, la méritocratie, une conscience nationale vis-à-vis de la nature, le sourire et l’hospitalité mauricienne. Bref, tout ce qui peut pousser un étranger à se dire : voilà un pays où je voudrais investir et vivre. 

De manière générale, comment redonner confiance à une population jeune qui peut être tentée par l’émigration ?
Il n’y a rien de mal à ce que nos jeunes veuillent émigrer. Le pays ne peut pas tout offrir à tout le monde tout le temps. L’exode des cerveaux est un phénomène mondial. 

Personnellement, j’encourage ceux qui ont l’opportunité d’aller étudier, travailler et vivre à l’étranger à le faire. Cela ne peut qu’être bénéfique pour la personne et éventuellement le pays quand cette personne revient avec une certaine maturité professionnelle, intellectuelle, entrepreneuriale. 

Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est attirer deux fois plus de talents à Maurice pour travailler et consommer. Le vieillissement de la population est réel et je prends note d’une certaine volonté du gouvernement d’inciter les Mauriciens à avoir plus d’enfants. Les mesures proposées (quelques milliers de roupies et des couches) sont-elles suffisantes ? Je ne sais pas. On ne verra si ça portera ses fruits que dans 10 à 20 ans. Dans l’immédiat, il nous faut ouvrir nos frontières.

L’apparition de la Covid-19 suivie du conflit en Ukraine a fait peser une menace sur notre approvisionnement alimentaire. Comment Maurice peut désormais se prémunir contre une telle situation ? Faut-il réduire la surface consacrée à la canne pour augmenter la culture vivrière et rechercher d’autres sources d’approvisionnement ? 
On n’a pas d’autre choix que de se diriger vers un niveau d’autosuffisance conséquent. Cela requiert toutefois une forte volonté de l’État et des entrepreneurs. Durant mes études secondaires au collège de La Confiance, on enseignait l’agriculture de la Form 1 à la Form V (SC). Deux décennies plus tard, il n’y a plus personne qui le fait. Alors comment voulez-vous que ces jeunes prennent goût ou apprennent à respecter la nature, les animaux de ferme, etc. La résilience de nos frères et sœurs rodriguais devrait nous inspirer. De plus, il est peut-être temps de resserrer nos liens commerciaux avec nos voisins, surtout Madagascar et les pays de la côte est de l’Afrique.

La problématique de l’endettement peut-elle avoir des conséquences sur l’économie en général et en particulier sur la consommation, le pouvoir d’achat et la marge de dépenses publiques ?
Le pouvoir d’achat était déjà en nette chute avant la Covid-19 avec une roupie qui ne cessait de chuter. Par ma profession, je suis parmi ceux qui prônent une approche prudente. Le développement des infrastructures nationales est certes une nécessité, mais le bien-être des citoyens l’est tout autant.

Suspendre quelques projets que des observateurs décrivent comme des projets de prestige est une option. Les pays les plus plébiscités dans le monde et qui ne sont pas nécessairement les plus riches, sont ceux dont les institutions prennent soin de leur population. À court et moyen termes, une stratégie nationale afin de baisser le niveau de la dette serait la bienvenue.

Au niveau de la GFA Insurance, nous venons de verser un boni de 25 % à 100 % du salaire mensuel à nos employés selon leur temps de service. Nos employés ont également reçu une augmentation de Rs 500 afin de combattre l’inflation. Cette augmentation sera payée en plus de la prime mensuelle de Rs 1 000 accordée par l’État à travers la Mauritius Revenue Authority.

De plus, cette prime étant valide jusqu’en juin 2023, la GFA s’est engagée à éventuellement la maintenir en la convertissant en une augmentation additionnelle sur les salaires. Nous espérons que le boni ainsi que l’augmentation seront utiles à nos employés, surtout à un moment où l’inflation élevée ronge le pouvoir d’achat de tout un chacun.

 

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