Mise à jour: 13 janvier 2026 à 06:58

Abandon d’enfants - Aneeta Ghoorah : «La situation est devenue préoccupante»

Par Sharone Samy
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 L’Ombudsperson for Children souligne l’importance de soutenir la santé mentale des jeunes femmes. Face au rajeunissement des mères, Vidhya Charan plaide pour un accompagnement et une écoute renforcés.
L’Ombudsperson for Children souligne l’importance de soutenir la santé mentale des jeunes femmes. Face au rajeunissement des mères, Vidhya Charan plaide pour un accompagnement et une écoute renforcés.

Les récents abandons de nourrissons à Rose-Hill et Flacq ont choqué la population. Derrière ces drames se dessine une réalité plus complexe : des jeunes mères vivant leur maternité dans l’angoisse, parfois dans le déni, dont la santé mentale reste trop souvent ignorée malgré les dispositifs d’accompagnement existants.

Des abandons de nourrissons ont secoué le pays. D’abord, la petite Soleya a été laissée près d’une chapelle dans un sac de riz, à Rose-Hill, en août 2025.  Récemment encore un autre bébé laissé en abandon à Rose-Hill. En revanche, la situation est différente pour le bébé retrouvé dans les toilettes de l’hôpital Sir Anerood Jugnauth à Flacq cette semaine (voir hors-texte). Sa mère, âgée de 23 ans, a subi des violences domestiques de la part de son mari et a choisi de garder sa grossesse secrète.

Heureusement, le bébé – une petite fille - se porte bien, selon les informations communiquées par les autorités concernées. L’enfant a reçu les soins médicaux nécessaires et reste en observation. Ses grands-parents ont officiellement exprimé leur volonté de la prendre en charge. Le ministère de l’Égalité des Genres a indiqué qu’une évaluation psychologique et sociale des grands-parents est en cours, conformément aux procédures en vigueur, afin de s’assurer que l’environnement proposé soit stable et adapté au bien-être du bébé.

Les différences dans ces deux cas soulignent les limites d’une approche uniforme et la nécessité d’une lecture nuancée, centrée sur la santé mentale plutôt que sur la seule responsabilité individuelle. Car derrière chaque abandon se cache une histoire complexe, où la santé mentale, la solitude et la pression sociale jouent un rôle déterminant. Repenser l’approche, c’est peut-être la seule voie pour éviter que ces tragédies ne se répètent. 

Entre colère et détresse : l’appel à agir

Pour sa part, l’opinion publique, partagée entre indignation et appels à des sanctions, s’interroge… Pourtant, derrière ces gestes extrêmes se cache souvent une détresse psychologique profonde, difficile à détecter et encore plus complexe à accompagner.

C’est avec une émotion, mêlée de colère, que l’Ombudsperson for Children, Aneeta Ghoorah s’est exprimée sur ce qu’elle décrit comme une spirale inquiétante.  « L’abandon de bébé devient une spirale infernale. Cette situation, devenue préoccupante, mérite bien plus que d’être traitée comme un simple cas. Aujourd’hui, on a beau parler de sexualité, mais la situation ne s’améliore pas », déplore-t-elle.

Si des services existent, leur efficacité reste conditionnée par une réalité souvent ignorée : l’état psychologique de certaines jeunes femmes. « Les conseils, les services d’écoute et de soutien parental fonctionnent, mais très souvent la responsabilité collective, voire la santé mentale de certaines jeunes femmes, n’est pas du tout prise en considération », fait-elle ressortir. 

Pour elle, le message doit être clair : « Être enceinte n’est pas une fatalité. Il y a des ONG, des associations prêtes à aider. Il faut aller vers une véritable campagne d’écoute et d’action ».

Rajeunissement des mères et perte de repères

Sur le terrain, ce constat est partagé par les professionnels de l’accompagnement. Vidya Charan, de la Mauritius Family Planning, observe depuis plusieurs années un rajeunissement progressif de l’âge des mamans. « Au fil des années, nous voyons que les mamans sont de plus en plus jeunes, souvent âgées de 18 à 22 ans. Il y a un véritable malaise et une perte de repères », explique-t-elle.

Si certaines familles jouent pleinement leur rôle de soutien, d’autres, confrontées à des situations sociales ou économiques difficiles, peinent à suivre les recommandations. La Mauritius Family Planning propose pourtant une gamme complète de services : écoute, « counselling », accompagnement à la maternité et soutien à la contraception. Mais là encore, le suivi n’est pas toujours continu.

« Nous recevons des cas de grossesses précoces orientés vers nos services. Certaines jeunes femmes suivent les recommandations, mais d’autres disparaissent, et nous ne savons pas si elles bénéficient du soutien nécessaire durant leur grossesse », souligne Vidya Charan.

Selon elle, cette évolution s’inscrit dans une transformation plus large de la société. « Les femmes âgées de 25 à 35 ans font moins d’enfants. Même les couples mariés dans cette tranche d’âge ne souhaitent pas forcément fonder une famille. En revanche, chaque année, nous enregistrons environ 400 cas de grossesses au-dessus de 18 ans », fait-elle ressortir.
Être mère pour la première fois, rappelle-t-elle, n’est jamais anodin. « Il y a l’angoisse, l’anxiété, la peur, le jugement. L’aide existe, mais encore faut-il que les femmes osent y avoir recours », ajoute-t-elle.

Quand le « counselling » dépend de l’adhésion des femmes

Du côté du ministère de l’Égalité des Genres, on reconnaît que le « counselling » est disponible, mais qu’il repose avant tout sur l’acceptation de la personne concernée. Un officier du ministère explique que les cas d’abandon touchent le plus souvent des femmes qui ne font aucun suivi hospitalier. « Une maman qui a l’intention d’abandonner son bébé ne choisit généralement pas de faire un traitement à l’hôpital, car toutes les informations sont enregistrées. Elle évite donc les structures médicales », précise-t-il.

Cette absence de suivi complique considérablement l’identification des situations à risque. L’angoisse, le « baby blues » ou même le déni de grossesse entrent alors en jeu. « Lorsqu’une femme enceinte est suivie à l’hôpital, le médecin peut alerter le Family Support Service s’il détecte un problème psychologique. Mais sans suivi médical, ces signaux passent totalement inaperçus », indique-t-il.

Les facteurs en cause sont multiples : précarité économique, isolement social, pression familiale, peur du rejet ou encore incertitude autour de l’identité du père. « Chaque situation est différente. Il faut impérativement examiner chaque cas individuellement », fait-il remarquer. 

Aller vers les communautés

Face à ces défis, le ministère de l’Égalité des Genres mise sur des actions de proximité. Le « Family Strength Circle », organisé tout au long de l’année, vise à créer des espaces d’écoute et de dialogue autour de la parentalité. « Nous avons mené ces activités à Olivia, Richelieu, Cité La Cure, avec pour objectif de toucher directement les communautés et aller au cœur du problème », explique l’officier.

Concernant les grossesses précoces, le ministère plaide pour une responsabilité collective. « Il y a bien sûr la responsabilité des parents, mais aussi celle du système éducatif et de la société dans son ensemble », rappelle-t-il.

Au-delà des faits divers, ces drames révèlent une faille plus profonde : celle d’un système qui peine encore à détecter la détresse psychologique avant qu’elle ne bascule dans l’irréparable. Tous les acteurs s’accordent sur un point : l’accompagnement existe, mais il doit être renforcé, humanisé et surtout rendu accessible sans crainte du jugement.

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