2026 : la génération qui entreprend autrement - Différents parcours, mais un même désir d’innover et d’avancer
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ils auraient pu attendre. Ils ont choisi d’agir. Dans un monde qui bouge trop vite, où la pression économique écrase parfois les rêves, ils ont fait le pari d’entreprendre en 2026 — non pas pour exister, mais pour durer. Quatre jeunes entrepreneurs, quatre secteurs différents, quatre manières de répondre à la même question : comment inventer un futur quand tout semble déjà écrit ? Le chocolat, le soin naturel, l’artisanat des peluches, les fruits. Des univers qui semblent éloignés, mais qui se rejoignent dans une même logique : celle d’une génération qui refuse la facilité, qui préfère l’authenticité et qui assume le risque comme une composante de l’engagement.
Quand on parle de chocolat, on pense souvent à la douceur, à la fête, à la gourmandise. Mais derrière la boîte brillante et les saveurs exquises, il y a un monde de chiffres, de fluctuations, de matières premières, de devises et de décisions quotidiennes qui peuvent faire basculer une entreprise.
Pour Hugo Camboulives, 2026 est une année qui s’annonce « challenging ». Un mot anglais, simple, qui dit pourtant beaucoup. « Le marché du cacao est très volatile. » Il le dit sans dramatiser, mais avec la lucidité de celui qui sait que l’équilibre d’une entreprise peut se jouer sur une variation de prix, un taux de change, une taxe nouvellement appliquée.
Dans son entreprise, la tradition est une force. Elle est aussi un défi. Parce que l’entreprise ne se contente pas de fabriquer du chocolat ; elle le fait à la main, dans un modèle artisanal. Elle est née dans un héritage, mais elle doit s’adapter à un monde qui change. « Nous voulons rester une entreprise traditionnelle. L’innovation viendra dans les packagings et les nouvelles saveurs. »
C’est là une première clé de compréhension : l’innovation n’est pas forcément technologique. Elle peut être esthétique, sensorielle, marketing. Elle peut aussi être une capacité à rester fidèle à un savoir-faire tout en le rendant pertinent pour une clientèle qui évolue.
Le marché du cacao : une tempête invisible
Hugo décrit une réalité économique qui frappe de nombreuses entreprises mauriciennes : la dévaluation de la roupie face à l’euro. Quand on importe la matière première de Belgique, le coût augmente. Quand le cacao se renchérit, le chocolat devient plus cher. Et quand le prix monte, le consommateur hésite.
« Nos chocolats sont devenus moins abordables qu’il y a deux ans. » Ce n’est pas seulement une question de chiffres. C’est une question de rapport au plaisir. Le chocolat est un produit qui appartient à l’imaginaire collectif : il est lié aux fêtes, aux émotions, aux moments partagés. Mais lorsqu’il devient un luxe, il perd une part de son essence.
Hugo est confronté à une tension permanente : maintenir la qualité, préserver la tradition, sans faire exploser les prix. « Le prix du cacao est très volatile. Nous essayons d’acheter notre matière première avec des contrats sur six mois. Parfois on gagne, parfois on perd. » La stratégie est simple mais risquée : acheter en avance pour se protéger des hausses, mais sans savoir si le prix va baisser ensuite. C’est un pari permanent. Et il faut une trésorerie solide pour le tenir.
Pour Hugo, l’innovation ne se limite pas à un produit nouveau. Elle naît aussi de la relation avec le client. « Nous sommes souvent sollicités par nos clients pour des produits ‘tailor-made’. » Les boîtes de chocolats personnalisées, avec logo, deviennent très demandées, notamment pour les cadeaux de fin d’année.
Hugo mentionne ses fournisseurs locaux, comme des partenaires qui permettent à l’entreprise de rester compétitive tout en proposant une qualité irréprochable. « Certaines entreprises nous aident à proposer des packagings de qualité. » Ce point est essentiel. Dans un monde où la concurrence est globale, l’emballage devient un langage. Il raconte une histoire. Il donne une valeur émotionnelle à un produit. Et l’émotion, pour Hugo, n’est pas un luxe : c’est une nécessité. « Nos clients sont satisfaits, nos employés sont heureux, et c’est ainsi que je juge le succès de mon entreprise. »
Hugo est clair : être entrepreneur n’est pas l’affaire de tout le monde. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’être heureux en entreprise et de répondre à des supérieurs. » Il le dit avec une franchise qui tranche avec les discours trop optimistes sur l’entrepreneuriat. Pour lui, le choix de devenir entrepreneur se fait parfois naturellement, mais il exige une discipline, une capacité à accepter la pression, la responsabilité, l’incertitude.
Son conseil est simple : commencer sans prendre trop de risques, tester, ajuster, se concentrer sur ce qui fonctionne. « Le risque n’est pas de perdre un peu d’argent à 20 ans. Le risque est de s’enfermer dans une voie qui ne nous correspond pas. »
Et c’est peut-être la phrase la plus importante de son témoignage : l’entrepreneuriat n’est pas seulement un choix économique, c’est un choix d’identité.
La mesure du succès…
Hugo ne mesure pas le succès uniquement en chiffres. Il le mesure dans la durée. Dans la capacité d’une entreprise à exister depuis 35 ans. Dans la stabilité des emplois. Dans la satisfaction des clients. « Cela va faire plus de 35 ans que nous existons et fabriquons des chocolats. »
Et c’est là une autre forme d’innovation : maintenir un modèle traditionnel vivant dans un monde qui change. Ne pas céder à la tentation de la croissance rapide, mais construire une entreprise qui résiste.
Le témoignage de Kristy Vythilingum appartient à un autre univers. Celui du soin, de la beauté, de la nature, et de la sensibilité.
Chez Kristy, 2026 est une année d’alignement profond. Elle ne cherche pas à conquérir le monde. Elle veut être cohérente. « Mon ambition est simple mais exigeante : proposer des soins qui respectent le corps aujourd’hui, demain, et dans 10 ans. » Cette ambition est à la fois poétique et radicale. Dans une industrie où la promesse est souvent instantanée, Kristy choisit la patience. Elle choisit une vision qui s’inscrit dans le long terme.
Kreative Nurture : reconnecter avec la nature
Avec le lancement de Kreative Nurture, Kristy ne crée pas seulement une nouvelle gamme de produits. Elle ouvre un espace de sens. Les huiles naturelles et les sels infusés aux plantes sont conçus comme une extension naturelle de son parcours.
Chaque plante est choisie avec une intention. Chaque formulation est pensée comme un dialogue. « L’innovation, pour moi, ce n’est pas la complexité. C’est la justesse. » Dans un monde saturé de produits chimiques, Kristy propose une alternative : travailler avec le corps, pas contre lui. Elle refuse l’idée que la beauté doit être rapide, spectaculaire, instantanée. « Le naturel ne triche pas. Il agit plus lentement, mais il nourrit, rééquilibre et protège dans la durée. »
Et cette position, qui semble presque évidente, est en réalité un acte de résistance. Parce qu’elle va à l’encontre d’un modèle économique qui valorise la vitesse, la surconsommation, l’instantanéité.
Le principal risque pour Kristy n’est pas financier. Il est culturel. « Nous vivons dans une société habituée à l’instantané. » La question n’est pas seulement : « Est-ce que le produit marche ? » La question est : « Est-ce que les gens acceptent de ralentir ? » Et c’est là une bataille difficile. Parce que la société moderne a appris à tout accélérer. À consommer vite. À obtenir des résultats immédiats. À choisir la facilité.
Kristy, elle, propose une autre logique : celle de l’écoute du corps, du respect du temps. « Prendre soin de soi est un choix de long terme, en harmonie avec la nature. »
La pédagogie comme stratégie de survie
Pour faire face à ce risque culturel, Kristy mise sur la pédagogie. Elle explique, elle montre, elle fait ressentir. « Je cherche à faire redécouvrir la nature autrement. Les huiles et les sels ne sont pas de simples produits. Ce sont des invitations à ralentir. » La pédagogie devient alors un outil d’innovation. Parce qu’elle transforme un produit en expérience. Et une expérience en changement d’habitudes.
Kristy croit au bouche-à-oreille. Elle croit que le meilleur ambassadeur, c’est un client qui comprend, qui ressent, qui revient. « Un client qui comprend devient naturellement un ambassadeur. »
Ce qui distingue aussi Kristy, c’est sa vision du financement. Elle refuse de laisser l’argent dicter la direction du projet. « Le financement soutient la vision, mais ne la dicte pas. » Elle préfère avancer lentement, en petites séries, avec un contrôle humain et privilégie la qualité, la sensibilité, l’intention. Et elle le dit clairement : elle ne veut pas que des investisseurs imposent un rythme ou un modèle. « La pression des résultats financiers peut diluer la passion. »
C’est une phrase lourde de sens. Car elle résume un choix de vie : préserver l’âme du projet, même si cela ralentit la croissance.
À partir de juillet, Kristy ajoute une dimension encore plus intime à son projet : proposer des massages et des soins traditionnels pour les mères ayant accouché, et pour les nouveau-nés. « Je prépare toutes mes huiles et affine mes techniques pour offrir un soin complet avant et après l’accouchement. »
Ce nouveau chapitre est une preuve de la profondeur de sa vision. Elle ne vend pas un produit. Elle crée un lien. Elle accompagne la vie. Et c’est peut-être ce qui fait la force de son entrepreneuriat : il est à la fois personnel et collectif. Il répond à un besoin humain, réel, universel.
Kristy ne mesure pas le succès en chiffres uniquement. Elle le mesure dans les gestes, les retours, les choix. « Le véritable indicateur, ce sont les personnes qui reviennent. » Et elle insiste : le succès, c’est aussi le sens. C’est la cohérence. « Je préfère avancer plus lentement, mais rester fidèle à l’intention. »
Le troisième témoignage appartient à un univers qui semble léger — celui des peluches — mais qui porte une lourde réalité : celle de l’artisanat, de la création, de la fragilité économique.
Sabrina Thiery, à la tête de Kyky Otaku, est une entrepreneuse de 33 ans, autodidacte, indépendante, qui a construit son entreprise seule. Depuis Beau-Bassin, elle crée des peluches personnalisées, des objets chargés d’émotion. Et 2026 marque pour elle une année de respiration. Une année où elle choisit de ralentir, non pas par fatigue, mais par choix. « Un changement de cadence n’est pas un ralentissement, mais une volonté délibérée de retrouver l’essence même de ma passion. »
Sabrina ne fabrique pas des jouets. Elle fabrique des objets de vie. Des compagnons. Des souvenirs. Elle dit que le marché mondial de la peluche est en expansion, porté par un désir de retour à l’authentique. Mais elle sait aussi que, dans un contexte de crise économique, l’art est souvent considéré comme un luxe. « Dans un contexte de survie économique, l’art est souvent perçu comme un surplus. »
Et c’est précisément là que son témoignage devient profondément politique. Parce qu’elle refuse cette vision. Pour elle, l’art n’est pas un luxe. C’est un lien essentiel avec nos racines, nos émotions, notre humanité. « Je veux prouver que l’art n’est pas un luxe, mais un lien essentiel avec nos racines et nos émotions. »
Sabrina annonce qu’en 2026, elle souhaite explorer ses racines culturelles. Elle veut créer des produits plus intimes, plus personnels, plus chargés d’histoire. « Je choisis mes projets d’abord par résonance personnelle. » Pour elle, l’innovation est une recherche de techniques artisanales nouvelles, de textures, de mélanges inattendus. « L’innovation réside dans l’expérimentation de nouvelles textures, de techniques ou de mélanges de matières inattendus. »
Profondeur
Et c’est une innovation qui ne vise pas la production massive. Elle vise la profondeur.
Sabrina fait face à un risque concret : l’augmentation des coûts des matières premières, des loyers, de l’énergie. Elle ne veut pas augmenter ses prix. « Je refuse d’augmenter mes prix à nouveau. » Pourtant, elle doit jongler avec des hausses répétées. Elle doit maintenir la qualité. Et elle doit rester accessible. C’est un exercice d’équilibre quotidien, un combat silencieux.
Pour survivre, Sabrina met en place une gestion extrêmement rigoureuse. Chaque dépense est calculée, anticipée. Chaque achat est comparé. Elle refuse de changer certains matériaux, même si cela pourrait réduire les coûts. Parce que la qualité est non négociable. « Certains composants de mes peluches sont irremplaçables. »
Elle anticipe aussi les hausses en constituant des stocks intelligents. Elle optimise les chutes de tissu. Rien ne se perd. Tout est réutilisé. « Ce qui ne peut pas servir à une grande peluche est mis de côté pour de futurs accessoires ou de plus petits formats. » Et elle rationalise son temps, améliore ses processus, gagne en efficacité sans toucher à la qualité.
Le financement, pour Sabrina, n’existe pas. Elle refuse la dette, les investisseurs. Elle a choisi l’autonomie totale. « Dans un monde entrepreneurial souvent dépendant des levées de fonds, j’ai choisi une voie différente : celle de l’autonomie complète. » Cette indépendance est le fruit d’une discipline financière. Elle réinvestit ses bénéfices dans le matériel, le stock, la qualité. Et elle sait que cette stratégie a un coût : elle avance plus lentement. Mais elle avance sans compromis.
Sabrina offre un conseil qui sonne comme un défi. « Ne passez pas des mois à intellectualiser une idée. Mettez-la en pratique immédiatement. » Pour elle, l’action est le remède à l’hésitation. L’erreur est acceptable. Le blocage est dangereux. « Le risque n’est pas de perdre un peu de temps ou d’argent à 20 ans. Le risque est de s’enfermer dans une voie qui ne nous correspond pas. »
Sabrina mesure le succès dans la confiance des clients. Quand un client revient, c’est la preuve que l’objet a rempli sa mission émotionnelle. « Quand un client revient pour une deuxième ou troisième peluche, c’est la plus belle preuve de confiance. »
À 23 ans, Iniyen Chettiar Canagasaby évolue déjà dans un secteur réputé pour sa complexité et sa vulnérabilité aux chocs extérieurs : l’importation et la distribution de fruits. À l’aube de 2026, ce jeune entrepreneur aborde l’avenir avec un regard lucide, conscient des risques, mais animé par une volonté claire de structurer et de faire évoluer son activité dans un environnement économique instable.
Pour lui, l’année à venir ne se résume pas à une simple ambition de croissance rapide. Elle s’annonce plutôt comme une phase de consolidation, accompagnée d’une expansion stratégique maîtrisée. Dans un contexte marqué par l’augmentation des tarifs douaniers, la hausse du fret international et la volatilité des prix, l’objectif principal reste le même : sécuriser la chaîne d’approvisionnement, renforcer la distribution à l’échelle de l’île et améliorer la performance logistique afin de gagner progressivement en part de marché.
Les choix stratégiques ne se font pas à l’intuition. Ils reposent sur une lecture attentive du marché mauricien, notamment les besoins de l’hôtellerie, de la restauration et de la distribution, sur la réalité des contraintes logistiques liées au transport et à la conservation des produits frais, ainsi que sur l’impact financier de chaque décision. « Dans ce secteur, une mauvaise anticipation peut coûter très cher », résume-t-il.
Levier essentiel
Face aux défis, l’innovation devient un levier essentiel, non pas pour se démarquer à tout prix, mais pour réduire les risques. Parmi les projets envisagés pour 2026 figurent la mise en place d’outils d’analyse de données pour anticiper la demande, l’introduction de fruits exotiques ciblant principalement le marché hôtelier et les grandes surfaces, ainsi qu’un système de livraison plus intelligent destiné aux commerces de proximité, afin de limiter les délais et les pertes.
Mais les menaces restent bien réelles. L’augmentation des coûts d’importation, la dépendance à certains pays fournisseurs, les risques liés à la rupture de la chaîne du froid ou encore la concurrence croissante sur le marché local font partie du quotidien. Pour y faire face, le jeune dirigeant a fait le choix de diversifier ses sources d’approvisionnement, d’améliorer les capacités de stockage, de sécuriser des contrats de transport sur le long terme et de suivre de près l’évolution des prix internationaux.
Le financement constitue un autre enjeu central. Pour soutenir ses projets, une partie importante des ressources est consacrée au renforcement des infrastructures logistiques, au développement technologique et à la montée en compétences des équipes. Environ 60 % des besoins annuels ont déjà été sécurisés grâce à des fonds propres et à des facilités bancaires, malgré un contexte de taux d’intérêt élevés et une perception parfois prudente du secteur agroalimentaire.
Pour Iniyen Chettiar Canagasaby, entreprendre à 23 ans à Maurice exige avant tout de la résilience et une capacité d’adaptation permanente. Son message aux jeunes qui hésitent à se lancer est clair : commencer modestement, rester agile, identifier une problématique réelle et ne pas craindre l’échec. « Chaque difficulté est une leçon accélérée », estime-t-il.
Le succès, selon lui, ne se mesure pas uniquement en chiffres d’affaires. Il se lit dans la réduction des ruptures de stock, la baisse des pertes post-importation, la fidélité des clients, la croissance des volumes distribués et la capacité à maintenir des marges stables malgré les pressions extérieures. Autant d’indicateurs qui, à 23 ans, témoignent d’une approche déjà mature de l’entrepreneuriat, dans un secteur où l’erreur ne pardonne pas.