1996 – 2026 - Défi Plus : la rupture médiatique devenue référence

Par Le Défi Plus
Publié le: 28 février 2026 à 10:21
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Défi Plus-30 ans

Lorsqu’il paraît pour la première fois en 1996, Défi Plus ne se contente pas d’ajouter un titre supplémentaire à la presse mauricienne : il modifie profondément la manière de faire, de lire et de penser l’information. Le journal bouscule un paysage dominé par des codes établis.

Trente ans plus tard, alors que la presse mondiale traverse une crise structurelle, son parcours interpelle. Retour sur une rupture qui a démocratisé l’information et laissé une empreinte durable. Regards croisés de Jean-Claude de l’Estrac, journaliste, écrivain et ancien diplomate, de Lindsay Rivière, journaliste et observateur attentif de la vie médiatique, et de Yvan Martial, journaliste et ex-directeur de publication, sur une aventure éditoriale hors norme qui a marqué son époque.

1996 : un paysage solide, mais hiérarchisé

Au milieu des années 90, la presse écrite mauricienne est encore le cœur battant de l’information. Les Mauriciens lisent beaucoup. Le journal papier structure le débat public. Deux quotidiens dominent la scène : Le Mauricien et L’Express.
Selon Lindsay Rivière, la scène médiatique de l’époque est bien différente de celle d’aujourd’hui. Les radios privées n’ont pas encore pris leur envol. ’instantanéité de l’information est loin d’être une réalité. La télévision demeure largement sous l’influence de la Mauritius Broadcasting Corporation, malgré les promesses répétées de libéralisation et de Freedom of Information Act.

Les élites prédominent dans le débat public. La presse quotidienne nationale est sérieuse, structurée, mais relativement conservatrice. La parole médiatique circule principalement entre responsables politiques, intellectuels et figures institutionnelles.

Jean-Claude de l’Estrac insiste sur un élément fondamental : « À la sortie du journal en 1996, les Mauriciens restaient profondément attachés à leurs journaux.  Les gens lisaient beaucoup ». Le modèle économique fonctionne encore sur une base solide de distribution et de lectorat fidèle.

Toutefois, ce paysage, aussi stable soit-il, laisse un espace. Un espace pour une presse plus directe, plus accessible, plus proche.

Le choix stratégique de la masse

C’est dans ce contexte que naît Défi Plus. Pour Jean-Claude de l’Estrac, son succès ne relève pas du hasard : « Le groupe Le Défi s’est embarqué dans une stratégie bien calculée en diversifiant ses activités. À l’instar d’autres groupes de presse, mais avec une cible différente, Le Défi choisit d’aller vers la masse. Là où certains journaux s’adressaient à un lectorat relativement segmenté, Défi Plus brasse large. Slogans en kreol, ton populaire, proximité assumée, prix très bas : le positionnement est clair ». « C’était intelligent », affirme-t-il

Le journal investit un espace éditorial qui existait, mais qui n’était pas pleinement occupé : celui du citoyen ordinaire. Il comprend que l’information n’appartient pas uniquement aux élites. Elle doit être accessible à tous.

Lindsay Rivière parle d’une « petite révolution » et identifie quatre ruptures majeures dès le lancement :
• Un souffle de jeunesse dans une presse conservatrice 
• Un format tabloïd moderne, avec des articles plus courts et plus directs 
• Une liberté de ton et la parole donnée à tous les citoyens 
• La promotion du fait divers et la démocratisation du débat politique

Pris ensemble, ces éléments redéfinissent le rapport entre média et public. Le journal ne se contente plus de relater les faits, il reflète la société dans toute sa diversité.

Une démocratisation assumée

La démocratisation de l’information n’est pas née avec le Défi Plus, mais le journal lui donne une ampleur nouvelle.

Jean-Claude de l’Estrac le souligne clairement : « La démocratisation de l’information a toujours existé dans le pays, mais Le Défi Plus y a contribué en diffusant l’information auprès du plus grand nombre. Ce ‘brin d’humour’ est essentiel. Il désacralise l’information sans la dénaturer. Il crée un lien affectif avec le lecteur », dit-il.

Lindsay Rivière insiste sur l’usage plus libre et décomplexé du kreol : « Ce choix linguistique a contribué à faire reculer certains préjugés et à libérer une créativité populaire longtemps contenue. Le journal revalorise des Mauriciens modestes qui, auparavant, n’avaient pas voix au chapitre ».

La parole circule désormais plus horizontalement. Le citoyen ne se contente plus d’être spectateur, il devient acteur du débat public.

De l’image populaire à la montée en gamme

L’un des aspects les plus remarquables du parcours de Défi Plus est son évolution éditoriale. Jean-Claude de l’Estrac décrit un mouvement stratégique : « Après avoir conquis l’attention du grand public, le journal élargit son registre. Il intègre progressivement les nouvelles dites ‘sérieuses’, notamment la politique, l’économie, le parlement, qui constituaient jusque-là le cœur des quotidiens traditionnels.  Petit à petit, le Défi Plus s’est dépouillé de l’image populaire pour embarquer son public vers l’actualité sérieuse du pays. Il est passé du petit journal vers une publication de grande qualité », indique-t-il.

Cette transformation est décisive. Le journal ne renie pas son ADN populaire. Il accompagne son lectorat vers des sujets plus complexes. Il élève le débat sans rompre le lien de proximité. Cette capacité à évoluer sans perdre son socle constitue l’une des clés de sa durabilité.

Diversification et vision stratégique

Jean-Claude de l’Estrac souligne également la pertinence de la diversification opérée par le groupe. Dans un contexte où la presse écrite commence à traverser des turbulences, Le Défi mise sur une stratégie multiplateforme : presse écrite, radio, télévision. « Le succès du Défi Plus dans une période où la presse va mal est impressionnant », fait-il ressortir.

Beaucoup de tabloïds disparaissent. Le modèle économique d’antan s’effrite. Certains titres ne survivent que grâce aux subsides.

Le groupe, lui, anticipe les mutations. Il allie presse écrite, radio et Téléplus, consolidant ainsi sa présence et diversifiant ses sources de revenus. Cette approche lui permet d’absorber les chocs d’un secteur en crise. Lindsay Rivière confirme que le Groupe Le Défi a été à la pointe de l’innovation technologique, notamment par l’interaction entre ses différentes plateformes, le développement d’un pôle magazine et l’organisation de salons. Cette dynamique oblige les autres titres à évoluer. Personne ne peut rester immobile.

Un effet d’entraînement sur la presse mauricienne

Le succès commercial et populaire de Défi Plus ne se limite pas à ses propres performances. Il transforme l’ensemble du secteur. Selon Lindsay Rivière, la presse dominante a été contrainte de se repenser. « Le ton s’assouplit. Les formats évoluent. L’atmosphère du pays change. Le public devient plus exigeant, plus direct, plus participatif », dit-il.

Le modèle vertical où l’information descend des élites vers le citoyen, laisse progressivement place à un modèle plus interactif. Sur ce point, Yvan Martial rejoint cette analyse : « Un journal ne peut survivre que s’il écoute son époque. En donnant la parole aux anonymes, Défi Plus a élargi le spectre des voix médiatiques. Il a contribué à normaliser l’idée que le débat public n’appartient pas à un cercle fermé ».

Il poursuit : « L’usage du kreol, autrefois perçu avec condescendance par certains cercles, s’impose progressivement comme un vecteur légitime d’expression médiatique ». Le journal devient un miroir plus fidèle de la société mauricienne dans sa pluralité.


Le regard d’Yvan Martial : le journal comme mémoire vivante

Yvan Martial apporte une profondeur supplémentaire à cette analyse. Pour lui, au-delà des stratégies éditoriales et des choix économiques, un journal est avant tout une institution symbolique.

« Un journal, c’est notre Histoire écrite au jour le jour »

Il refuse d’entrer dans une hiérarchie entre « grands » et « petits » journaux. Selon lui, chaque titre occupe un espace particulier dans l’écosystème médiatique et contribue, à sa manière, à la construction de la mémoire collective.

Sa réflexion rejoint, en filigrane, celle de Jean-Claude de l’Estrac sur la démocratisation : « Si Défi Plus a marqué l’histoire, c’est parce qu’il a su inscrire dans ses pages la vie réelle des Mauriciens :  leurs colères, leurs drames, leurs espoirs. Il n’a pas seulement rapporté l’actualité institutionnelle, mais il a consigné le vécu quotidien », note-t-il.

Yvan Martial insiste également sur un point essentiel : la légitimité d’un journal ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée. « Ce n’est pas le lancement qui fait un grand journal, mais sa capacité à produire, jour après jour, un contenu adopté par son public », fait-il ressortir. 

Cette idée fait écho à l’analyse de Lindsay Rivière sur l’évolution du rapport au lectorat. Défi Plus a réussi parce qu’il a compris que le public n’est pas un simple consommateur d’informations, mais un partenaire. Il faut mériter sa confiance chaque semaine.

Yvan Martial salue ainsi le parcours d’Eshan Kodarbux : « Créer un journal pérenne constitue une œuvre rare, exigeante, presque artisanale. Un journal est fragile, car il dépend de sa crédibilité, de sa rigueur, de son éthique ».

Son message est clair : « L’héritage d’un journal appartient d’abord à ses lecteurs. Sans eux, aucune aventure éditoriale ne survit ».


Entre héritage et responsabilité

Trente ans après sa création, Défi Plus a inscrit son nom dans l’histoire de la presse mauricienne. Il a démocratisé l’accès à l’information et élargi sa base de lecteurs, permettant à un public plus diversifié de s’approprier l’actualité et les débats de société. Il a également valorisé la langue kreol dans l’espace médiatique, contribuant à lui donner une légitimité nouvelle et une visibilité accrue.

Parallèlement, il a intégré progressivement des contenus d’analyse politique et économique, enrichissant la qualité du débat public. Il s’est aussi distingué par ses innovations sur les plans technologique et organisationnel, affirmant sa capacité d’adaptation et sa volonté de modernité.

Pour Jean-Claude de l’Estrac, survivre et prospérer dans un contexte où « la presse va mal » est en soi une performance remarquable. Mais Lindsay Rivière pose un regard exigeant sur l’avenir : un grand journal ne peut se contenter de relayer. Il doit éclairer : « La mission d’un grand journal est non seulement d’informer, mais d’être un phare dans la nuit ».

Yvan Martial, de son côté, rappelle que cette exigence repose sur une responsabilité éthique : « Être un ‘phare’ suppose rigueur, indépendance et courage éditorial. La confiance du public est un capital fragile ».

À travers ses analyses, une idée commune se dégage : un journal n’est pas seulement un produit médiatique. C’est un acteur de la démocratie, une mémoire collective, un lien social. Défi Plus a contribué à redéfinir le rapport entre médias et citoyens à Maurice. Il a prouvé qu’on peut parler à tous sans simplifier à outrance, qu’on peut naître populaire et devenir institution. Et comme le rappelle Yvan Martial, l’histoire d’un journal ne s’écrit jamais seule. Elle s’écrit avec ses lecteurs, jour après jour.

par Diana Rengasamy

 

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