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190 ans après 1836 : le journal de bord que Darwin n’a jamais écrit

Par Jenna Ramoo
Publié le: 21 June 2026 à 15:30
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darwin

En escale à Maurice, le skipper Victor Rault refait route pour route le voyage du Beagle. Une odyssée de six ans pour confronter notre présent aux relevés du naturaliste Charles Darwin. 

Le sentier grimpe sèchement sous le soleil de juin. Quelques marcheurs croisent Victor Rault sans se douter qu’avant d’atteindre ce sommet, il a dû parcourir près de la moitié de la planète. Au sommet du Pouce, la montagne emblématique qui domine Port-Louis, le regard embrasse la capitale, sa rade, ses grues portuaires, les reliefs qui ferment l’horizon et l’immense étendue bleue au-delà du lagon. Pour la plupart des randonneurs, cette vue récompense une heure d’effort. Pour Victor Rault, elle représente quatre ans et huit mois de navigation. 

« Quand on arrive en haut, c’est au prix d’un double effort. Il faut gravir la montagne, mais avant cela, il faut faire un demi-tour du monde en bateau. C’est la consécration d’années de vie. C’est extrêmement émouvant », confie le Breton de 36 ans. 

L’émotion n’est pas seulement celle d’un navigateur arrivé au terme d’une étape. Elle est aussi celle d’un homme qui marche dans les traces d’un autre. Le 2 mai 1836, Charles Darwin gravissait déjà cette même montagne. Le jeune naturaliste britannique n’était alors qu’à quelques semaines de la fin du voyage qui allait bouleverser notre compréhension du vivant. Près de deux siècles plus tard, Victor Rault est venu chercher quelque chose que les livres d’histoire racontent mal : non pas le Darwin statufié des manuels scolaires, mais le jeune homme de 22 ans qui embarqua à bord du HMS Beagle en 1831 avec davantage de curiosité que de certitudes. 

Cette quête a donné naissance à Captain Darwin, une expédition de six ans destinée à refaire presque route pour route le voyage du Beagle afin d’observer ce qu’il reste du monde décrit par Darwin. Son défi est notamment diffusé par France Télévisions. Depuis son départ de Concarneau, le 3 octobre 2021, le réalisateur breton a franchi le cap Horn, traversé le Pacifique, navigué jusqu’aux Galápagos, gagné la Polynésie, l’Australie, les îles Cocos et, enfin, Maurice. Dans quelques jours, il mettra le cap sur l’Afrique du Sud avant de remonter vers l’Europe où l’attend l’ultime chapitre de cette odyssée. 

Son voilier est amarré dans le port de Port-Louis depuis le 5 juin. À bord, l’atmosphère évoque davantage un atelier de documentaire qu’un bateau de plaisance. Cartes marines, matériel de plongée, ordinateurs, caméras, drones, ouvrages scientifiques et carnets de notes cohabitent dans un espace réduit où chaque centimètre carré est utilisé. Rien n’a été laissé au hasard. 

L’éloge de la lenteur 

Le bateau lui-même raconte déjà une partie de l’histoire. Avant de devenir Captain Darwin, il s’appelait Mukthi. Le bateau conserve officiellement son nom d’origine, qui signifie « liberté », mais l’équipage le désigne presque toujours sous son nouveau patronyme. « Le bateau a un peu deux noms : un officiel et un officieux. » 

À Triel-sur-Seine, ce voilier de 12 mètres est construit en acier. Sa coque robuste lui permet d’encaisser les coups de mer tandis que ses capacités de stockage lui assurent plusieurs semaines d’autonomie. Son principal défaut est aussi devenu l’une des raisons de son choix : il est lent. Très lent. Sa vitesse moyenne avoisine les dix kilomètres à l’heure. Exactement celle du Beagle. « Naviguer au rythme de Darwin était l’un des objectifs », explique Victor Rault. 

Cette fidélité à l’esprit du XIXe siècle ne relève pas du folklore. Pour Victor Rault, le voyage lui-même fait partie de l’expérience scientifique. Sur les grandes traversées, le bateau avance à plus de 90 % grâce à la force du vent. Le moteur n’intervient que pour les manœuvres délicates. Des panneaux solaires et une éolienne assurent l’essentiel de la production électrique. « Ce n’est pas parce qu’on a une voile qu’on est vertueux. Il faut encore bien l’utiliser et contrôler son bateau. » 

Cette préoccupation pour la cohérence n’est pas née en mer. Victor Rault appartient à cette génération qui a grandi avec la montée des préoccupations environnementales. Rien, pourtant, ne semblait le destiner à devenir navigateur. Il obtient son baccalauréat à 17 ans avant d’intégrer Sciences Po Rennes. À l’époque, le cinéma n’apparaît pas encore comme une voie professionnelle réaliste. « À cet âge, j’aimais les documentaires mais je n’imaginais pas en faire mon métier. » 

Le déclic survient à 22 ans. Diplôme en poche, il décide d’abandonner les trajectoires toutes tracées pour entrer dans le monde du documentaire. L’apprentissage commence au bas de l’échelle. Stagiaire de production, il gère d’abord les tâches les moins prestigieuses : tickets de caisse, notes de frais, logistique. Peu à peu, il accède à l’image puis au montage. 
Comme beaucoup de documentaristes de sa génération, il s’oriente rapidement vers les questions environnementales. « Nous avons prouvé notre capacité à impacter lourdement les écosystèmes. Aujourd’hui, il faut agir. Mais pour chercher des solutions, il faut d’abord prendre conscience du problème. » 

Les années passent. Les tournages s’enchaînent. Il devient chef opérateur puis réalisateur. Son travail l’emmène aux quatre coins du monde. C’est alors qu’une contradiction s’impose à lui. Pour dénoncer les effets du changement climatique, il passe sa vie dans les avions. « C’était un vrai problème d’exemplarité. Je voulais continuer ce métier mais en étant aligné sur ce que je dis et ce que je fais. » 

Retrouver le tempo des naturalistes

Le bateau apparaît alors comme une évidence. Encore fallait-il trouver une histoire. Elle viendra d’un livre découvert à l’autre bout du monde. En 2019, Victor participe en Polynésie aux missions « Under the Pole ». Les chercheurs vivent alors une expérience peu commune : plusieurs jours passés dans un habitat immergé à 20 mètres de profondeur afin d’observer les récifs coralliens sur la durée. « En plongée classique, on est limité à une heure. Là, on faisait exploser le verrou temporel. » 

Un jour, en parcourant la bibliothèque du bateau, il tombe sur un ouvrage consacré au « Voyage du Beagle ». C’est une révélation. Le Darwin qu’il découvre n’a rien du patriarche à barbe blanche des photographies de fin de vie. Il découvre un jeune homme curieux, parfois maladroit, souvent émerveillé, fasciné par les forêts tropicales du Brésil comme par les glaciers de Patagonie. « C’est ce Darwin-là que je voulais remettre au goût du jour. On a tous un peu de Darwin en nous : sa curiosité, sa capacité à s’émerveiller et à sortir de sa zone de confort. » 

À mesure qu’il avance dans sa lecture, une idée prend forme : et si Darwin avait laissé la photographie la plus complète du vivant au XIXe siècle ? Et si l’on pouvait aujourd’hui reprendre son livre à la main pour observer ce qu’étaient devenus ces paysages ? « Darwin a livré une photographie naturaliste de la Terre de son époque. En refaisant son parcours, livre en main, je cherche à en proposer une mise à jour sous forme de documentaire. » 

L’idée paraît séduisante sur le papier. Sa mise en œuvre, elle, relève du pari. Au moment où le projet prend forme, Victor Rault ne sait pratiquement pas naviguer. L’aveu surprend lorsqu’on l’entend aujourd’hui raconter avec naturel un passage du cap Horn ou une traversée solitaire de l’océan Indien. Pourtant, lorsqu’il achète le Mukthi, il découvre en même temps le bateau qui doit porter son expédition et l’univers de la navigation hauturière. 

Pendant un an, il apprend. Il apprend à lire la météo, à manœuvrer, à réparer, à anticiper. Il apprend surtout cette discipline particulière qu’impose la mer : l’humilité. Contrairement au documentaire où l’on peut toujours réécrire un scénario ou reporter un tournage, l’océan ne négocie rien. 

L’envers du décor

Lorsque le Captain Darwin quitte finalement Concarneau le 3 octobre 2021, le projet ressemble davantage à une aventure artisanale qu’à une grande expédition institutionnelle. Le financement demeure précaire. Victor a investi ses propres économies dans l’achat du bateau. Les travaux de rénovation absorbent rapidement une partie des ressources disponibles. 

Pour convaincre des partenaires, il fonde une association et ajoute une dimension pédagogique au projet. Depuis les escales du monde entier, des classes bretonnes peuvent suivre l’expédition et participer à des ateliers consacrés à la biodiversité. L’initiative séduit. Elle contribue notamment à l’obtention du label de l’UNESCO dans le cadre de la Décennie des sciences océaniques. 

En Europe, l’intérêt grandit : un livre est d’ores et déjà signé chez Flammarion pour retracer cette odyssée moderne, et un documentaire d’envergure, produit par Yann Arthus-Bertrand, viendra porter à l’écran les images de ce grand bilan planétaire. Mais même aujourd’hui, alors que le bateau approche de la fin de son voyage, l’équilibre reste fragile. « Les salaires de nos trois employés représentent les deux tiers des dépenses. Dès que l’argent manque, je dois rentrer en France chercher de nouveaux mécènes. Sans financements, on ne peut plus avancer. » 

Une fois par an, Victor abandonne temporairement son voilier. Il laisse le Captain Darwin à quai. Prend l’avion. Traverse la France. Multiplie les rendez-vous. Puis retourne à bord. « Je ne rentre pas pour les fêtes mais uniquement pour trouver de l’argent. Dès que j’ai ce qu’il faut, je remonte à bord. » 

Entre deux campagnes de mécénat, l’océan reprend ses droits. Pendant les grandes traversées, le temps s’étire jusqu’à perdre ses contours habituels. Les journées ne sont plus découpées par les horaires de bureau ni par les obligations sociales. Elles s’organisent autour des quarts, de la météo, des réglages de voiles, de la cuisine et de l’entretien du bateau. La solitude y occupe une place centrale. 

« Mes parents étaient inquiets, ma mère un peu plus que mon père. Ce n’est pas un voyage anodin. Je navigue souvent seul, ce qui ajoute des risques. » À terre, beaucoup imaginent la solitude comme une épreuve. Victor la décrit davantage comme un équilibre instable. « Comme dans la vie : trop de monde pousse à chercher la solitude et trop de solitude donne envie de se reconnecter. J’essaie de trouver cet équilibre. » 

Les technologies modernes ont profondément transformé cette expérience. Lorsque l’expédition démarre en 2021, les connexions satellitaires accessibles au grand public étaient limitées. Aujourd’hui, les communications sont devenues beaucoup plus simples. « Je peux faire des visioconférences en plein océan. Être loin m’oblige presque à appeler plus régulièrement mes proches. » 

Mais aucune technologie ne modifie réellement la sensation éprouvée lorsqu’une côte disparaît derrière l’horizon. C’est alors que commence la véritable traversée. « Les premiers jours, quand on se retrouve en plein milieu de l’océan, on se demande parfois : mais qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce qui m’a pris ? » 

Le doute est presque toujours au rendez-vous. Puis quelque chose bascule. Le navigateur s’adapte au rythme du large. Le regard ralentit. Le temps s’élargit. L’esprit cesse progressivement de fonctionner selon les réflexes de la vie terrestre. « Parfois, quand on s’ennuie, on a de bonnes idées. » Victor sourit. 

Derrière la boutade se cache pourtant une conviction profonde. Pour lui, la lenteur n’est pas un obstacle à la connaissance. Elle en est l’une des conditions. « Si Darwin avait relié ses escales en avion, il n’aurait jamais écrit la théorie de l’évolution. Il a eu besoin d’éprouver le temps qui passe, les saisons qui défilent, le rythme lent du navire pour digérer ses observations et concevoir une vision globale du vivant. » 

Cette idée constitue sans doute le cœur philosophique de l’expédition. À l’heure où les déplacements se comptent en heures et où l’information circule instantanément, Victor tente de retrouver le tempo des naturalistes du XIXe siècle. Observer longtemps. Comparer. Attendre. Revenir. Laisser mûrir une intuition. C’est précisément ce qui lui permet aujourd’hui de mesurer l’ampleur des transformations survenues depuis le passage du Beagle. 

Les blessures du vivant 

Car après quatre ans et huit mois de navigation, un constat revient avec une régularité implacable : le monde observé par Darwin a profondément changé. À l’époque de Darwin, la Terre comptait environ un milliard d’habitants. Aujourd’hui, la population a été multipliée par huit. Mécaniquement, il a fallu faire de la place pour sept milliards d’individus supplémentaires. 
Au Brésil, première grande étape du voyage, la démonstration prend un caractère brutal. Darwin avait traversé une forêt atlantique d’une richesse exceptionnelle. Deux siècles plus tard, les biologistes parlent d’un écosystème amputé d’environ 90 % de sa surface originelle. Les paysages décrits dans les carnets du naturaliste survivent souvent sous forme de fragments isolés. 

Victor s’intéresse alors aux paresseux. Leur lenteur légendaire contraste avec la rapidité des transformations humaines. Pour ces animaux, la disparition de la forêt n’est pas une abstraction statistique, mais une question de survie. À mesure que les habitats se fragmentent, les déplacements deviennent plus difficiles, les populations plus vulnérables. Partout, la même question surgit : que reste-t-il du monde que Darwin a connu ? 

La réponse n’est jamais uniforme. En descendant vers les îles Malouines, Victor découvre, au contraire, des territoires qui semblent avoir échappé aux bouleversements les plus spectaculaires. Là-bas, l’empreinte humaine est restée minime. La preuve par l’exemple : lorsque l’homme laisse la nature tranquille, elle perdure de manière spectaculaire. L’archipel agit comme un contrepoint inattendu. Il montre que certaines formes de résilience demeurent possibles. 

Mais l’espoir ne dure qu’un temps. Plus au sud, en Patagonie, un autre phénomène apparaît. Cette fois, l’ennemi n’est plus la destruction directe des habitats. C’est le climat lui-même. Accompagné d’une glaciologue, Victor descend dans les crevasses des glaciers patagons. Même dans ces paysages qui paraissent vierges de toute présence humaine, les signes du changement sont visibles. Le recul des glaciers est généralisé. La glace conserve la mémoire silencieuse du réchauffement. Et rappelle que plus aucun territoire n’échappe désormais totalement à l’empreinte humaine. 

C’est ce Darwin-là que je voulais remettre au goût du jour. On a tous un peu de Darwin en nous : sa curiosité, sa capacité à s’émerveiller et à sortir de sa zone de confort.»

Face à ce constat, la tentation du catastrophisme serait facile. Victor Rault s’y refuse. Pendant plusieurs secondes, il cherche ses mots. Depuis le début de l’entretien, il a évoqué des forêts disparues, des habitats fragmentés, des espèces menacées et des glaciers qui reculent. Pourtant, son récit ne ressemble jamais à un réquisitoire. « Si j’arrêtais mon récit à ce constat dramatique, j’enverrais les gens chez le psy plutôt que de les motiver à agir », lâche-t-il en souriant. 

Une cartographie des réparations

L’expédition Captain Darwin ne cherche pas seulement à documenter les blessures infligées au vivant. Elle s’intéresse aussi à ceux qui tentent de les réparer. Au fil des escales, Victor a découvert une autre géographie du monde. Une cartographie discrète, rarement visible dans les grands récits médiatiques, composée de chercheurs, de bénévoles, de pêcheurs, d’enseignants, de gardes forestiers et de militants qui consacrent leur énergie à protéger un récif, restaurer une forêt ou sauver une espèce. Partout, il retrouve les mêmes combats. Partout, il retrouve aussi la même conviction : rien n’est totalement perdu. 
Cette dimension est devenue l’un des piliers de son projet. Parmi les objectifs de l’expédition figurent d’ailleurs la mise en lumière des initiatives citoyennes de conservation, la création d’une plateforme logistique accessible gratuitement aux scientifiques pour étudier la mégafaune marine, le plancton ou la pollution plastique, et la production d’outils pédagogiques destinés à reconnecter le public avec la biodiversité. 

Au fil des années, le Captain Darwin a ainsi cessé d’être un simple voilier documentaire. Il est devenu un outil flottant mis au service d’autres projets. Au Cap-Vert, l’équipage participe à la cartographie des populations de poulpes. Aux Galápagos, l’expédition collabore avec des universités allemandes et équatoriennes afin d’étudier les conséquences du phénomène El Niño sur les iguanes marins. Les chercheurs observent alors comment l’augmentation de la température de l’eau affecte les algues dont dépendent ces reptiles emblématiques de l’archipel. Les résultats permettent notamment d’alerter les autorités du parc national et de renforcer certaines mesures de protection autour des colonies les plus vulnérables. 

Ce rôle d’intermédiaire entre le monde scientifique et le grand public, Victor l’assume volontiers. Il rappelle qu’il n’est ni biologiste ni chercheur. Son métier est ailleurs. Il consiste à raconter. À faire dialoguer les savoirs scientifiques avec des histoires humaines. À rendre visibles des phénomènes souvent abstraits. 

Maurice, laboratoire mondial de la conservation

Avant de toucher terre à Maurice, le voyage s’est mué en une longue épreuve d’endurance : la traversée Cocos–Maurice. Vingt-et-un jours d’un face-à-face absolu avec l’océan Indien. Dans ce désert bleu, l’équipage a vécu au rythme des visites fugaces de la faune pélagique, à commencer par le ballet argenté des poissons volants s’invitant sur le pont au petit matin. 
Cette navigation en ligne droite cachait pourtant une quête bien plus minutieuse, une véritable chasse au trésor sur les sites de Darwin. À chaque escale, et désormais à Maurice, Victor se fait détective, superposant les relevés d’époque du naturaliste aux paysages d’aujourd’hui, traquant le moindre indice géologique ou biologique pour mesurer l’impact de deux siècles d’histoire humaine.

C’est précisément ce rôle qui prend tout son sens lors de son arrivée à Maurice. Pour le réalisateur breton, l’île occupe une place particulière dans le récit mondial de la biodiversité. Lorsque Darwin y fait escale en avril 1836, la notion même de conservation n’existe pratiquement pas. Le jeune naturaliste observe, collecte, décrit, compare. Comme la plupart des savants de son époque, il ne pense pas encore en termes de protection des espèces. Ce n’est que plusieurs décennies plus tard que son regard évolue.

Victor découvre cet épisode en échangeant avec Vikash Tatayah, directeur de la Mauritius Wildlife Foundation. L’histoire est peu connue. En 1874, près de 40 ans après son passage dans l’océan Indien, Darwin écrit au gouverneur de Maurice pour plaider en faveur de la sauvegarde des tortues géantes d’Aldabra. Il recommande leur transfert vers Maurice, Rodrigues et les Seychelles afin de réduire les risques d’extinction.

Pour Victor, cette lettre possède une portée symbolique considérable. Elle marque l’un des moments où le naturaliste, devenu une figure scientifique mondiale, prend pleinement conscience de la fragilité du vivant. Comme si le grand théoricien de l’évolution entrevoyait déjà les conséquences de l’action humaine sur les espèces. 

À Maurice, cette intuition ancienne a trouvé une traduction concrète. Depuis plusieurs décennies, associations, scientifiques et institutions multiplient les programmes de restauration écologique. Reforestation, réintroduction d’espèces endémiques, protection des aires marines, lutte contre les espèces invasives : l’île est devenue l’un des laboratoires les plus observés du monde en matière de conservation. 

Pour un voyageur qui passe son temps à comparer le présent avec les descriptions du XIXe siècle, la démonstration est frappante. Maurice est souvent présenté à travers le prisme d’une disparition. Celle du dodo. Pour les Européens, l’oiseau disparu est devenu le symbole universel des extinctions provoquées par l’homme. Victor découvre une réalité plus complexe. « Ce qui me fascine, c’est tout ce qui est fait aujourd’hui chez vous pour protéger la biodiversité. » 

Quelques jours après son arrivée, il quitte rapidement les zones touristiques pour rejoindre les lieux qui l’intéressent réellement. Il passe bien quelques heures au Caudan Waterfront. Mais très vite, son attention se porte ailleurs. Vers les réserves naturelles, les programmes de conservation, les paysages qui permettent encore d’imaginer ce qu’était l’île avant les grands bouleversements humains. Avec les équipes de la Mauritius Wildlife Foundation, il explore notamment l’île aux Aigrettes et la réserve de Mondrain. Ces visites lui offrent un aperçu rare des écosystèmes mauriciens d’origine et des efforts entrepris pour les restaurer. 

Parmi les souvenirs les plus marquants de son escale figure sa rencontre avec les tortues géantes. « Je les surnomme les tortues de Darwin, non pas parce qu’il est seul responsable de leur présence ici, mais parce que ses travaux ont ouvert la voie à une meilleure compréhension de l’évolution et de la conservation des espèces. » 

Darwin n’est pas un héros solitaire, mais l’un des maillons d’une longue chaîne qui relie les naturalistes du XIXe siècle aux biologistes d’aujourd’hui. Lors d’une journée de tournage à l’île aux Aigrettes avec Benoît de Lapeyre, Roberto Cesar et Vikash Tatayah, Victor dit avoir eu le sentiment de voir cette continuité prendre corps devant lui. Les jeunes tortues récemment nées côtoient les programmes de restauration actuels. Les scientifiques poursuivent un combat amorcé plusieurs générations auparavant. 

« J’ai vécu un moment hors du temps. » Il marque une pause. Puis poursuit : « Si mon voyage autour du monde devait me conduire jusqu’à Maurice pour vivre cette expérience, cela en valait largement la peine. Votre île représente un condensé de l’histoire de notre relation avec le vivant. » 

Partout où il est passé, les paysages racontent simultanément deux histoires. Celle des destructions. Et celle des réparations. À Maurice, peut-être plus qu’ailleurs, cette dualité saute aux yeux. Le dodo demeure le rappel permanent de ce qui peut être perdu. Les tortues géantes, le kestrel mauricien et les programmes de restauration rappellent ce qui peut encore être sauvé. 

C’est cette tension entre disparition et résilience que Victor Rault emportera avec lui lorsqu’il quittera Port-Louis pour reprendre la mer en direction de l’Afrique du Sud. Car malgré l’émotion de l’escale mauricienne, le voyage n’est pas terminé. Le Captain Darwin a encore rendez-vous avec l’horizon, son grand retour en Angleterre étant prévu pour juin 2027.

En s’éloignant du lagon, Victor sait que le sillage qu’il trace se fond dans une histoire bien plus vaste que celle des cartes maritimes. Alors que l’étrave fend les premières vagues de la haute mer, une silhouette blanche et gracile surgit, rasant l’eau avant de s’élever d’un coup d’aile vers le large : une sterne arctique. Cet oiseau minuscule, infatigable voyageur qui passe sa vie à migrer d’un pôle à l’autre pour s’assurer un été perpétuel, accomplit chaque année le plus long voyage du règne animal. Il survole les continents sans en connaître les frontières, guidé par la seule mémoire de la Terre. 

En la regardant disparaître dans le lointain, Victor sourit. Qu’ils soient naturalistes du XIXe siècle, skippers modernes ou oiseaux migrateurs, les voyageurs ne font que traverser brièvement une planète dont ils partagent, génération après génération, le sillage et le destin fragile.

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