Surexposition aux réseaux sociaux : des jeunes souffrent de troubles du comportement

By Fabrice Jaulim O commentaire
Réseaux sociaux

L’utilisation excessive des réseaux sociaux par les adolescents interpelle des psychologues, psychiatres et pédagogues. Ils préconisent une étude sur l’étendue de ce phénomène à Maurice.

Le 21 mai dernier, une étude réalisée en Grande-Bretagne par la Royal Society pour la santé,  auprès de 1 500 adolescents a démontré qu’Instagram et Snapchat sont les réseaux sociaux qui ont les effets les plus pernicieux sur les adolescents. L’étude intitulée Status of Mind souligne que les réseaux sociaux engendrent plus de dépendance que l’alcool et la cigarette. Cette étude a été réalisée à des milliers de kilomètres de Maurice. Mais sommes-nous à l’abri ?

Le Défi Quotidien a rencontré deux jeunes, « accros » aux réseaux sociaux. Ils estiment qu’il est tout à fait normal d’être connectés, et ils pensent que leur comportement l’est tout autant. Toutefois, ils ne se rendent pas compte que leur attitude est antisociale car, pour eux, se faire des amis en ligne est  plus facile que dans la vraie vie.

La santé mentale des adolescents se détériore, selon les spécialistes. La faute est imputable à leur surexposition aux sites comme Facebook, Youtube, Snapchat, Instagram, entre autres. Chaque adolescent mauricien a accès à, au moins, un réseau social. Le psychiatre Vinod Ramkoosalsingh souligne que les jeunes qui succombent à ce type d’addiction sont issus des milieux aisés. « Ils ont toutes les facilités », note-t-il.

Ces adolescents ont très peu d’interaction avec les membres de leurs familles et encore moins avec le monde extérieur. « Ils restent connectés jusqu’à 4 heures du matin et c’est la raison pour laquelle ils s’absentent de l’école. Les parents qui viennent nous voir sont désespérés », observe-t-il. Selon les psychologues de la firme Psy Services Ltd, un abus de l’utilisation des réseaux sociaux affecte le raisonnement des adolescents.


Réactions violentes et renfermement

Les performances scolaires des enfants sont en chute libre, selon le psychiatre Vinod Ramkoosalsingh. Il est en mesure de l’affirmer car, en une année,  il a travaillé avec une demi-douzaine de jeunes âgés entre 15 et 19 ans ayant développé des troubles liés à l’utilisation à outrance des réseaux sociaux. « Ces jeunes passent toute une journée et même des nuits entières sur les réseaux sociaux. » Et d’expliquer que les jeunes ayant une forte dépendance à ces types de sites réagissent de la même façon lorsque leurs parents tentent de les éloigner de leur écran. « Certains arrêtent de se nourrir, d’autres se révoltent et deviennent violents, ils s’enferment et font du chantage émotionnel », indique le psychiatre.

Baisse du niveau de raisonnement

Les jeunes dépendant des réseaux sociaux ont un niveau de raisonnement enfantin, observe Psy Services Ltd. Ils sont incapables de juger et cela les amène à commettre des actes considérés comme immoraux il y a dix ans. « De jeunes adolescents de 13 ans et 14 ans ont des relations sexuelles avec des adultes. Ils regardent des clips à caractère pornographique tournés par d’autres jeunes », note Psy Services Ltd. Les cas rapportés à la police ne sont qu’une infime partie de ce que font les adolescents sur la Toile. L’auto-exclusion, un comportement antisocial, une double personnalité, sont les résultats d’une utilisation à outrance de l’Internet, selon la firme. Les réseaux sociaux ont changé les mœurs à Maurice. Ils ont aussi modifié la perception de la sexualité.


Questions à… Yugesh Pandey : «L’utilisation des réseaux sociaux se fait sans en connaître les limites»

Le recteur de la Leckraz Teelock State Secondary School, Yugesh Pandey, estime qu’il y a abus d’utilisation des réseaux sociaux par les adolescents. Il propose des solutions.

Peut-on parler d’abus de l’utilisation des réseaux sociaux par les adolescents ?
Définitivement. L’utilisation des réseaux sociaux se fait sans connaître les limites et le mode d’emploi des sites. Les adolescents perdent la notion du temps et finissent par mal l’utiliser. D’ailleurs, entre 12 et 15 ans, ils sont encore tendres et leur perception des relations humaines est faussée par ce qui est dépeint sur les réseaux sociaux. Leurs limites, leurs conceptions de ce qui est juste ou injuste, ce qui peut être fait ou pas sont réglés par ces sites et, très souvent, ce n’est pas réjouissant.

Avez-vous remarqué une particularité chez les adolescents qui en font une utilisation abusive ? 
Il faut savoir qu’en passant du cycle primaire au secondaire, les adolescents subissent une décompression. Ils passent du stress des examens de fin de cycle à un apprentissage en douce. Sauf que les premières années du secondaire sont cruciales, ce sont les formative years. C’est à cette période que l’adolescent façonne sa conception des relations humaines et c’est aussi le moment d’établir une bonne base académique. Lorsqu’un adolescent s’engouffre dans les réseaux sociaux, il perd la rigueur académique et ses résultats sont affectés. J’ai même vu des situations où il fallait gérer un élève qui s’était renfermé. Il ne voulait plus manger et devenait violent. Ses parents lui avaient interdit d’utiliser sa tablette et des sites comme Facebook. Beaucoup se laissent berner et succombent aux fléaux.

Pensez-vous qu’il y ait une solution à ce problème ?
Évidemment. Un parent offre un téléphone à son enfant de 12 ans pour qu’il puisse entrer en contact avec lui. Pour appeler et envoyer des messages, on n’a pas forcément besoin d’un smart phone. Alors, pourquoi donner un téléphone sophistiqué à un jeune adolescent ? Il pourra en avoir un lorsqu’il aura appris comment utiliser les réseaux sociaux. D’ailleurs, les autorités peuvent aussi aider en bloquant l’accès d’un téléphone à un site, à la demande des parents. Je pense qu’il faut effectuer une vaste campagne de sensibilisation des jeunes adolescents, il faut leur montrer les dangers des réseaux sociaux et comment en faire bon usage.


Témoignages

Matthieu, 15 ans, collégien en Form IV

« Je reste connecté toute la journée. » Matthieu est en ligne 24 heures sur 24. Il a eu son premier smartphone lorsqu’il était en Form 1. Depuis, il y est attaché car cela lui permet d’être en liaison avec ses amis. Après l’école, ils discutent de leur journée. Ils regardent des matchs de football ensemble, en ligne. L’adolescent explique qu’il y fait des rencontres et en profite pour converser.

« Ce sont des rencontres virtuelles, je ne rencontre jamais ces gens. Pourtant, on se parle chaque jour. » Le jeune homme avoue qu’il reste agrippé à son téléphone au point de ne pas faire la conversation aux membres de sa famille. Même lors des sorties entre cousins, dira-t-il, il reste connecté car « je dois répondre aux messages ». Ce besoin de répondre aux messages dicte le comportement du jeune homme. D’ailleurs, il ne s’en rendait pas compte jusqu’à ce qu’on le lui dise.

Anderson, 18 ans, collégien en Form V

« C’est mieux que de se droguer ». Anderson dit ne pas passer de nombreuses heures sur son téléphone. Toutefois, il admet que cela prend beaucoup de son temps, au détriment de  ses études. Il ne se déconnecte que pour faire ses devoirs. « Il m’arrive de réviser en ligne avec mes amis, mais la majeure partie du temps, les réseaux sociaux servent à nous détendre. »


Micro-trottoir

L’utilisation des réseaux sociaux devrait être modérée et contrôlée par les parents avant tout, selon les observateurs. Qu’en pensent les parents ?

Sheila Sunassy, mère de Quatre enfants

« Pour être honnête c’est super difficile à contrôler. Ma façon à moi, c’est la communication, la conscientisation et, autant que possible, la confiance. Je suis optimiste s’ils arrivent à choisir ce dont ils ont besoin pour approfondir leurs connaissances et s’ouvrir à d’autres horizons. Mais je suis pessimiste aussi car parfois ils sont confrontés trop tôt à des réalités qui détruisent leur innocence. »

Giandew Seewoolall, père de deux filles

« J’autorise mes enfants à utiliser le wi-fi pendant un certain temps. Je débranche ensuite tous les câbles et j’éteins le wi-fi après m’être assuré qu’elles ont fait tous leurs devoirs et leurs recherches. Il y a les côtés positif et négatif. Les réseaux sociaux peuvent divertir et aider à réviser en groupe mais ils peuvent aussi être une perte de temps. »

Girish Gaungoo, père d’une fille

« La communication est importante entre un père et son enfant. Il faut, dès le départ, inculquer une bonne éducation à l’enfant et toujours le guider. Il faut lui enseigner les bonnes et les mauvaises utilisations des réseaux sociaux. Ma fille utilise Facebook très rarement car, pour elle, c’est quelque chose de complètement banal. »

Ramsingh, père de deux enfants

« Il est de nos jours difficile de savoir ce que fait un enfant sur Facebook. Même s’il y a un contrôle, l’enfant fera ce qu’il voudra dans notre dos. Mais il est quand même important d’imposer des limites. J’inculque à mes enfants les bonnes manières et je leur apprends à faire la différence entre ce qui est bien ou mal. Les effets sont parfois positifs car ils discutent des devoirs en ligne sur Whatsapp, Facebook. C’est aussi un moyen de se relaxer. Le mauvais côté, c’est que c’est parfois une perte de temps. »


La sensibilisation comme solution

Une personne qui a développé une addiction aux réseaux sociaux trouvera toujours un moyen de se connecter, dit l’informaticien Avinash Meetoo. Et d’ajouter qu’il est facile de se connecter dans le pays. Mais, pour le spécialiste, il faudrait que les écoles et les collèges apprennent aux jeunes comment avoir une vie équilibrée. Selon Avinash Meetoo, les réseaux sociaux ne sont pas dangereux. « Il faut juste savoir comment les utiliser et où s’arrêter. C’est là où l’éducation entre en jeu. »