Surdoué : un parcours semé d’embûches

Par Thierry Léon, Rajmeela Seetamonee O commentaire
Soham Gooljar

Être surdoué peut être une arme à double tranchant.

Les enfants surdoués jouissent d’un système de pensée hors du commun, mais il peut les jouer des tours. Il existe bel et bien de jeunes surdoués à Maurice, mais les professionnels notent un manquement au niveau de l’encadrement.

« Être un enfant HP est une particularité que l’on imagine d’emblée comme une chance ou un don. Cependant, c’est encore très mal connu à Maurice. Les comportements liés à la précocité sont parfois mal interprétés »

« On naît surdoué, on ne le devient pas », fait comprendre Anishta Gunesee, docteur en sciences de l’éducation & psychologie de la santé, spécialisation en développement de l’enfant et de l’adolescent. Elle explique qu’un enfant surdoué est aussi appelé un enfant précoce, intellectuellement précoce ou encore un enfant à haut potentiel (HP).

« Toutefois, les qualifier de précoces revient à dire que ces enfants seraient simplement en avance et qu’un jour, ils pourraient être rattrapés par les autres. Ce qui n’est pas le cas », dit-elle d’emblée. Il est scientifiquement prouvé qu’un enfant surdoué a une intelligence plus intuitive que raisonnée. Les informations sont traitées plus rapidement et redistribuées dans toutes les zones du cerveau.

« Être un enfant HP est une particularité que l’on imagine d’emblée comme une chance ou un don. Cependant, c’est encore très mal connu à Maurice. Les comportements liés à la précocité sont parfois mal interprétés », dit-elle. Ainsi, les enfants HP ont un parcours semé d’embûches et d’incompréhension, tant sur le plan social que scolaire. Les parents et les enseignants ont un rôle crucial à jouer.

Selon notre interlocutrice, l’école et les surdoués ne font généralement pas bon ménage. Dans certains cas, les enseignants reprochent à ces enfants d’être distraits, des perturbateurs ou des bavards.

« Ils ne travaillent pas en classe et ont des résultats scolaires médiocres. Leur impatience face à un enseignement qui ne va pas assez vite et leur aversion pour l’effort et la répétition mettent les adultes non informés et non préparés à la précocité, sur une mauvaise voie », dit-elle.

Donc, pour aider ces enfants à vivre leur différence comme une richesse, il est indispensable que leur entourage les comprenne et les accompagne. L’objectif est de leur permettre de construire une identité stable et de s’épanouir, comme n’importe quel autre enfant.

On s’attend à ce que l’enfant travaille bien à l’école et à ce qu’il ait des notes excellentes. Il est inutile de le surcharger. Même s’il finit par tout enregistrer, cela ne modifie en rien son système de pensée.

En primaire, certains surdoués, qui apprennent très vite, ont tendance à ne pas travailler. D’autres s’en sortent avec de très bons résultats. « D’autre part, les enfants surdoués peuvent supporter très mal l’échec. Pour eux, un 18/20 peut être vécu comme un drame. Au collège, il semble que les jeunes surdoués parviennent à composer avec leur intelligence. Ils viennent avec les réponses, mais ils sont incapables de les expliquer et de les développer », observe-t-elle.

En général, certains HP ont des difficultés dans des domaines comme la psychomotricité, le graphisme, des troubles de l’attention et d’ordre affectif. Certains ne voient pas l’intérêt de ce que l’enseignant leur demande, ou ne décodent pas les règles de vie implicites de l’école.

« De ce fait, ils répondent à côté voire apportent des réponses beaucoup trop complexes. Ils s’ennuient et s’agitent. C’est le premier moment d’alerte », signale-t-elle.

Tests de QI   

Dr Anishta Gunesee énumère les signes.

D’après Anishta Gunesee, la précocité est généralement diagnostiquée grâce à des tests effectués chez un psychologue spécialisé. Il est possible de prendre rendez-vous, dès la troisième année de l’enfant. Les tests de quotient intellectuel (QI) sont un indicateur important pour déterminer si un enfant est surdoué ou pas.

Il est vivement conseillé de consulter un psychologue aguerri sur le sujet, car les conditions pour passer le test et l’interprétation des résultats ont un impact sur l’avenir de l’enfant. La précocité est généralement définie par un score obtenu au-delà de 130 lors de ces tests de QI. Ces tests sont internationaux et se déroulent majoritairement à l’oral.

« Le QI ne détermine pas sa personnalité. Être surdoué regroupe le potentiel intellectuel et la personnalité psychoaffective », souligne-t-elle.

Selon l’experte, il n’y a aucun test standardisé pour confirmer ou infirmer une précocité chez l’enfant, à Maurice. « Cependant, dans certaines écoles privées, la piste des enfants HP est de plus en plus envisagée. Des bilans sont proposés et des aménagements spécifiques sont proposés pour les aider. Différents thérapeutes travaillent en étroite collaboration avec les enseignants pour un réajustement des conduites et des attitudes à adopter avec ces enfants précoces, notamment à l’école Safe and Sound Academy à Quatre-Bornes », dit-elle.

« Au-delà des signes révélateurs, l’hypothèse d’un haut potentiel doit être confirmée par un test psychométrique ; les échelles de Wechsler, WPPSI-IV, WISC V ou WAIS IV, selon la tranche d’âge, sont les principaux tests de référence, qui devraient idéalement être systématiquement associés à un test de personnalité », explique d’Abbadie-Di Betta.

Elle dit d’emblée que le test psychométrique a de nombreuses limites dont celle de ne pouvoir révéler le haut potentiel dans certains cas (profils hétérogènes, « twice exceptional » présentant des troubles associés tels dyslexie ou trouble de déficit de l’attention/hyperactivité, certains états dépressifs ou anxieux).

« Le diagnostic doit alors être posé par un consensus de professionnels ou par la juste interprétation du test et observation clinique d’un psychologue avisé », ajoute notre interlocutrice.

Isabelle d’Abbadie-Di Betta : « Absence d’une réelle volonté politique »

« La situation des enfants surdoués à Maurice évolue, mais très lentement, malgré le gros travail de sensibilisation et de formation effectué depuis 2011 par la Fondation enfants doués (FED) », explique Isabelle d’Abbadie-Di Betta, présidente fondatrice, membre de Mensa France.

FED, ex-antenne Île Maurice de l’AFEP, Association française pour les enfants précoces, agréée par le ministère de l’Éducation nationale, existe activement depuis janvier 2012. C’est aujourd’hui une entité mauricienne, à part entière à but non lucratif, enregistrée sous la « Foundations Act 2012 ».

« Il est préférable de remplacer le terme par doué, haut potentiel intellectuel et émotionnel ou “gifted” »

Isabelle d’Abbadie-Di Betta, présidente fondatrice de FED note l’absence d’une réelle volonté politique.

« Il est préférable de remplacer le terme par doué, haut potentiel intellectuel et émotionnel ou “gifted”. Les enfants doués, surtout très jeunes, nécessitent beaucoup d’attention, donc de temps et de disponibilité. Ces besoins sont toutefois incompatibles avec des classes surchargées ainsi que les ambitions économiques de bon nombre d’établissements et du système », soutient Isabelle d’Abbadie-Di Betta.

D’après la présidente fondatrice, une minorité de professionnels de l’enseignement et de la santé s’y intéresse sincèrement et se mobilise réellement pour tenter de faire avancer les choses. Et elle est vite confrontée à l’opposition de la grande majorité. Cette dernière fait obstacle à la mise en application de certaines mesures comme la mise en place d’un module élaboré relatif au sujet dans la formation initiale de tout enseignant et psychologue ou tout simplement le saut de classe bien souvent.

« Une réelle volonté politique de se pencher sur cette particularité est également absente », fait-elle comprendre.

Notre interlocutrice indique qu’à l’échelle mondiale, il est estimé qu’entre 2 à 5 % de la population serait concernée par cette spécialité dont seulement 10 % seraient identifiés. Le défaut d’identification comprend, entre autres, les erreurs de diagnostic. Aussi, le psychologue peut ne pas suffisamment connaître le sujet. Les préjugés et croire que cette catégorie d’enfants ne se retrouve qu’au sein de classes socioprofessionnelles aisées, sont d’autres explications.

« Des dizaines de milliers d’enfants et d’adultes ignorent cette facette de leur identité. Ils ont souvent un vécu douloureux. Par conséquent, il est difficile de dire le nombre d’enfants surdoués à Maurice. L’identification demeure ainsi l’axe prioritaire sur lequel les efforts de tous doivent se concentrer », dit-elle.

Environ 450 familles mauriciennes, ainsi que quelques familles françaises ont contacté l’antenne puis la fondation afin d’être documentées, conseillées et guidées vers les rares psychologues, qui peuvent, dans certains cas, poser un diagnostic après passation du test de QI.

FED a pour rôle la connaissance et l’accompagnement des enfants, adolescents et adultes à haut potentiel intellectuel et émotionnel. Pour cela, FED s’appuie principalement sur des interventions et des formations proposées par des professionnels spécialistes du sujet dont elle organise régulièrement la venue à Maurice.

« Malgré cela, l’activité de FED est significativement freinée par l’absence ou le manque de professionnels compétents et rigoureux pouvant répondre aux différents besoins spécifiques de cette population qui se tourne vers elle », fait ressortir Isabelle d’Abbadie-Di Betta.

Shane Salon : un autiste pour qui l’informatique n’a aucun secret

Barry Levinson l’a très bien illustré, en 1988, avec son film Rain Man, qui réunissait à l’écran deux grands noms du cinéma : Dustin Hoffman et Tom Cruise. Et comme dans le film, ils sont nombreux les autistes à être doués de quelque chose.

C’est le cas de Shane Salon. Âgé de 18 ans, il est ce qu’on appelle un autiste non communicant. N’empêche qu’il dispose d’un incroyable sens de l’observation. À tel point qu’il arrive à écrire sans même qu’on le lui ait appris.

 

« Personne ne lui a jamais montré à maîtriser un ordinateur. Et pourtant, il suffit, de lui donner un ordinateur pour qu’il se débrouille avec au point de surfer sur la Toile... »

Jennifer et André Salon donnent quotidiennement beaucoup d’amour à leur fils Shane.

« C’est vers l’âge de 3 ans qu’un médecin a confirmé que son fils est autiste. C’était un choc pour la famille, mais nous avons accepté de vivre avec sa maladie. Cependant, il nous surprend tous les jours avec son incroyable intelligence. Il arrive à reproduire fidèlement en écrit tout ce qu’il voit », explique Jennifer sa mère.

Et ce n’est pas tout, l’informatique n’a aucun secret pour le jeune homme : « Personne ne lui a jamais montré à maîtriser un ordinateur. Et pourtant, il suffit, de lui donner un ordinateur pour qu’il se débrouille avec au point de surfer sur la Toile pour y trouver tous les dessins animés qu’il aime. On n’arrive toujours pas à comprendre comment il arrive à faire cela, parce que personne ne lui a jamais initié à cela ! Ses aptitudes demeurent pour nous un vrai mystère. »

Cependant, Jennifer voudrait que son fils ait un meilleur encadrement pour utiliser l’informatique afin de communiquer. « Mon cœur de maman me dit que Shane pourra tôt ou tard utiliser l’informatique pour communiquer avec nous. Ainsi nous aurions aimé qu’une personne accepte de lui montrer comment faire, parce qu’il ne nous écoute pas. »

Soham Gooljar : jeune espoir du tennis de table

Vikram et son fils. Dans la famille, le tennis de table est héréditaire.

Soham Gooljar a aujourd’hui 10 ans. Cela fait cinq ans qu’il pratique le tennis de table et dans sa catégorie, il a tout raflé. Ses entraîneurs le qualifient d’emblée comme un des surdoués de la discipline.

Soham Gooljar, aujourd’hui 10 ans ! Il s’est mis au tennis de table à l’âge de 5 ans. C’est Vikram son père, qu’il a l’initié à ce sport : « Je suis moi-même un ancien pongiste. J’ai remporté plusieurs compétitions dans le passé et il y a un mois, j’ai remporté une compétition nationale. J’ai initié Soham à ce sport. Et, à ma grande surprise, quand il a commencé à jouer, j’ai compris qu’il était doué et qu’il avait du potentiel », explique Vikram, le père de Soham qui est policier.

Réalisant que son fils est doué, Vikram l’inscrit au Centre national de tennis de table. « Je n’ai pas eu à convaincre les entraîneurs. Ils ont vite compris que mon fils avait un sacré potentiel et qu’il maîtrisait bien les techniques. »

« Je n’ai pas eu à convaincre les entraîneurs. Ils ont vite compris que mon fils avait un sacré potentiel et qu’il maîtrisait bien les techniques »

Une fois admis au centre, le père s’est arrangé pour que son fils puisse vivre à fond sa passion. « J’habite à Pamplemousses, n’empêche que j’apporte mon fils au Centre national qui se trouve à Beau-Bassin trois à quatre fois par semaine. Et quand, je ne suis pas disponible, c’est son grand-père qui l’emmène pour qu’il ne rate pas ses entraînements. »

Et la fréquence des entraînements et son talent ont fini par payer, parce que Soham a remporté plusieurs compétitions. « Chez les garçons dans la catégorie poussin, mon fils a pratiquement remporté toutes les compétitions. C’est une très grande fierté à la fois pour lui et pour notre famille ! »

Par ailleurs, l’exploit est venu il y a deux ans, quand Soham a pu comme un grand valider son ticket pour les Seychelles. « Il a pu faire partie de la délégation, qui a eu la chance de se perfectionner lors d’un stage aux Seychelles. C’était une très belle expérience pour lui d’autant plus, qu’il n’avait que 8 ans. »

Très timide de nature, Soham ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Malgré son jeune âge, il s’est fixé un objectif. « Je souhaite participer à plusieurs compétitions dans les années. Mais ma priorité demeure les Jeux d’Afrique en 2020. J’espère faire honneur au pays ! », dit cet élève en Std V à l’école de gouvernement de Calebasse.

Doué pour les études

Selon Vikram, son fils est également doué pour les études. « Il faut dire que le tennis de table et les études de mon fils sont parfaitement complémentaires dans le sens qu’il se débrouille aussi bien dans ses études. La preuve il obtient toujours plus de 80 points dans toutes ses matières. »

Patrick Sahajasen, entraîneur de tennis de table, ne tarit pas d’éloges au sujet de Soham. « Il a intégré l’équipe du baby ping à 7 ans. Cette équipe regroupe les jeunes pongistes. Mais très vite il s’est démarqué de ses autres petits camarades, avec son aisance et sa rapidité. Il s’est alors vu offrir une place dans la prestigieuse équipe de Baby Ping Elite, qui regroupe le gratin des jeunes pongistes qui évoluent au sein de l’équipe nationale de tennis de table. »

À la question, comment reconnaît-on un surdoué de ce sport, Patrick répond : « Tout d’abord, l’enfant doit se servir de ses yeux, quand il se trouve devant une table de Ping-pong. Puis, il doit avoir cette dextérité et cette rapidité, qui font qu’il est doué. Puis, il y a aussi la facilité avec laquelle il remporte les compétitions. Et je peux dire que Soham se débrouille très bien, pour avoir remporté plusieurs médailles d’or. »

Encadrement adéquat

Cependant, comme dans toute discipline, il ne faut pas non plus pousser l’enfant à bout, comme l’explique le Français Cédric Rouleaux, directeur technique national de tennis de table à Maurice. « Comme dans tous les sports, le surdoué a besoin d’un encadrement adéquat qui va le faire progresser sans pour autant l’étouffer.

C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup de surdoués sportifs abandonnent parce que petit à petit ils perdent le plaisir de pratiquer leurs sports. Dans le cas de Soham, il peut compter sur son père, qui est lui-même un ancien pongiste. Ce dernier sait faire la part des choses ! »