Sur le fond : esprit critique

Par Nemesis - O commentaire
Rukaya Kasenally, Sheila Bunwaree et Manisha Dookhony

Il est symbolique et symptomatique à la fois que ce soient trois universitaires femmes, R. Kasenally, S. Bunwaree, M. Dookhony, qui aient pris l’initiative de lancer une cellule de réflexion, un Think Tank, visant à renouveler la société mauricienne (Mauritius Society Renewal).

Traditionnellement, l’université est considérée comme un laboratoire de recherche, un carrefour d’idées dont le but premier est d’encourager la réflexion critique. Celle-ci est indispensable à la remise en question du statu quo et sert souvent de catalyseur à changer en meilleur la société. En fait, sans esprit critique, il n’y a pas de progrès. La pensée unique ou l’idéologie dominante, comme on disait autrefois, ne fait que scléroser la pensée et obstruer les pores de l’ensemble de la société. Justifiant et perpétuant du même coup les intérêts, érigés en système, de ceux qui contrôlent les leviers de l’économie et de l’État.

Les marxistes se sont toujours posé la question : pourquoi malgré les contradictions flagrantes du capitalisme (appropriation privée par une classe dominante des biens socialement produits par des classes dominées) le système, malgré ses crises cycliques, telle la crise financière internationale de 2008, finit par s’adapter et se perpétuer ?

Diverses raisons ont été avancées pour expliquer cela. Karl Marx, lui-même, a suggéré qu’il est dans l’intérêt des tenants de l’idéologie dominante d’entretenir les mythes et superstitions qui servent de distraction et empêchent les dominés de prendre conscience de leur état et de s’organiser en conséquence. Dans ce contexte, il a pointé du doigt, entre autres, la religion, considérée comme « l’opium du peuple » servant à endormir les dominés, tandis que les dominants sabrent le champagne.

En fait, bien que la religion soit une affaire personnelle entre l’Homme et Dieu, et peut, dépendant de son interprétation, donner un sens à la vie des gens en tant que socle actif de valeurs morales, positives et transcendantales ; d’un autre côté, son instrumentalisation à des fins politiques/idéologiques peut effectivement abêtir/fanatiser les masses. Au point où les croyances peuvent devenir un instrument de divide and rule, au détriment de l’intérêt supérieur du peuple. La lutte des races y est subtilement encouragée aux dépens de la lutte des classes, avec pour conséquence que, souvent, l’émotion l’emporte sur la raison, le facteur culturel prime sur le facteur économique. Et vogue le pouvoir des privilégiés !

Les grands prêtres ou « Les Scribes » comme les appelle Régis Debray, dans son livre du même nom, servent alors à justifier l’ordre établi, voire à excommunier et livrer à la vindicte populaire ceux qui osent remettre en question les structures de domination. Parmi ces grands prêtres, selon Debray, figurent les intellectuels qui bénéficient des prébendes du système, soit par leur inaction, soit en faisant l’apologie du statu quo.

C’est ainsi que dans des espaces névralgiques tels que l’Université, la priorité de certains n’est pas d’encourager l’esprit critique et la remise en question des conditions d’injustice, mais bien d’utiliser leurs connexions afin de s’approprier positions et promotions ; asseoir leurs intérêts bien compris, et, somme toute, dissuader toute forme de contestation. Le but est de légitimer le système tout en tirant profit de ses carences. À un moment donné, certains qui avaient une conception etonienne, coloniale, de l’Éducation, estimaient que le tertiaire devrait être réservé à une caste d’élus, une élite sortie tout droit des cuisses de Jupiter. Si les temps ont changé, on n’a pas l’impression que les mentalités aient évolué.

Les femmes ont beaucoup souffert à travers l’Histoire. Objets de toutes formes d’exploitation, imaginables et inimaginables, elles sont souvent considérées – pour reprendre l’image colorée de la chanson engagée Crapo Crier – comme « l’esclave d’un autre esclave », soit l’esclave du mari, qui est lui-même esclave du salariat. À ce titre, les femmes sont doublement sensibles et nourrissent la résilience nécessaire pour être aux avant-postes des mouvements contestataires. Ce n’est pas sans raison que le symbole de la Révolution française, Marianne, ou la statue de la Liberté en Amérique, ou encore la figure emblématique de la lutte des laboureurs chez nous, Anjalay, soient des femmes. Peut-être que, face à nos lâchetés et compromissions, un Think Tank initié par des universitaires femmes aurait quelques leçons à nous enseigner à tous !