Somas Appavou, CEO d’Air Mauritius : «La balle est dans le camp des pilotes»

Par Patrick Hilbert O commentaire
Somas Appavou

Pour sa première interview dans la presse écrite, Somas Appavou, le Chief Executive Officer d’Air Mauritius, en poste depuis juillet, revient sur les turbulences qui ont secoué la compagnie et explique sa vision. L’objectif est d’offrir un service rehaussé avec de nouveaux avions et vers un plus grand nombre de destinations. D’ici 2030,il espère pouvoir doubler le nombre d’appareils.

Il y a une dizaine de jours, 11 pilotes tombent malade. Le jour d’après, trois d’entre eux sont limogés. Cela a provoqué une crise aigue entre la direction et les pilotes. Cela au point où plusieurs vols ont dû être annulés ou reprogrammés.
Nous avons eu une situation difficile à gérer, avec au total 26 absents sur trois jours, mais nous sommes heureux d’avoir pu reprendre nos opérations dans l’intérêt de nos clients, de notre compagnie et de notre pays. Nous avons discuté avec les syndicats des pilotes et notre position est très claire. La balle est dans leur camp. Nous privilégions le dialogue constructif et durable. C’est ainsi que nous avions donné une indication de nos intentions lorsque, dans le cadre de la restructuration de la compagnie, nous avons nommé un Chief Operations Officer à l’aéroport en la personne de Raja Buton. Il était Officer-in-Charge avant mon arrivée et je voulais envoyer un signal fort pour rapprocher la direction des équipes opérationnelles.

Qu’en est-il de la sécurité des vols avec tout ce qui s’est passé ?
La sécurité des passagers et de nos membres d’équipage est notre priorité absolue. Nous sommes régis par des procédures locales et internationales très strictes. Nous sommes régulièrement audités en interne comme en externe par des organismes indépendants afin d’assurer l’intégrité de nos opérations. Nos pilotes sont un maillon important dans le dispositif de sécurité des vols, et leur planning est régi par des procédures très strictes, et est audité par les autorités de l’aviation civile locales et internationales.

Où en est-on avec Frederick Gébert, Patrick Hofman et Bain Ulyate qui avaient été limogés ? Le capitaine Gébert a été réintégré en début de semaine, mais a-t-il repris le boulot ?
Le capitaine Gébert qui a suivi les procédures recommandées par l’entreprise a repris ses fonctions comme capitaine. Il volera ce week-end. Il est le seul à avoir fait appel, à avoir suivi les procédures et, après avoir été entendu par le responsable des opérations, il reprend les commandes d’un avion.

Quid des capitaines Hofman et Ulyate ?
Comme je l’ai dit mercredi, nous avons suggéré que les procédures d’appels soient suivies dans leur cas aussi. C’est à eux de décider en leur âme et conscience.

Mike Seetaramadoo, Executive Vice-President du segment commercial et des ressources humaines, a été pointé du doigt par les pilotes comme étant la source du problème. Que comptez-vous faire pour éviter que cela se reproduise ?
Nous avons établi un comité des sages, composé de gens de bonne réputation et qui connaissent bien la compagnie. Il sera à l’écoute de nos pilotes. Quant à Mike Seetaramadoo, c’est un professionnel qui travaille très dur. Il a à cœur l’intérêt supérieur de la compagnie et comme ses autres collègues, il connaît très bien Air Mauritius pour y avoir travaillé pendant plus de 20 ans. La perception que des gens ont de Mike en externe ne reflète pas sa personnalité. On compte sur tous nos employés pour nous aider à atteindre nos objectifs.

Vous avez été nommé Chief Executive Officer en juillet. Quelle est votre vision ?
Le trafic aérien augmente de 5 % par an au niveau mondial et il y a un marché à prendre. Nous avons connu un développement important sur l’Europe et, tout récemment, sur l’Asie avec des dessertes sur la Chine. Nous sommes à l’affut de toutes les opportunités qui se présentent, conscients de notre rôle de catalyseur pour les secteurs économique et touristique. L’Afrique est en pleine expansion et nous en faisons partie intégrante. L’idée est de faire d’Air Mauritius la compagnie aérienne préférée du continent.

L’ Air Corridor entre Singapour et l’Afrique, inauguré le 12 mars 2016, est-il toujours d’actualité ?
Je souhaite qu’on devienne un pont entre l’Afrique et l’Asie, ces deux continents étant des pôles de croissance extrêmement puissants. Pour y parvenir, nous avons mis en place une série de mesures visant à accroître nos partenariats avec des compagnies internationales pour augmenter le nombre de destinations. C’est ainsi que nous devons chercher des partenariats forts comme nous l’avons fait avec Air France. Ce modèle pourrait être étendu à d’autres compagnies comme South African Airways et Kenyan Airways. Au cours de ces trois derniers mois, de nombreuses initiatives qui confortent cette stratégie ont été prises. Parmi, l’accord que nous avons signé avec le Ghana pour la mise en place d’une compagnie aérienne dans ce pays. Cela démontre que nous avons développé des compétences en interne au cours des dernières 50 années. Aujourd’hui, nous pouvons et voulons les mettre à la disposition de la région.

La compétition autour d’Air Mauritius n’a jamais été aussi féroce. Comment garantir la survie de la compagnie ? Faut-il limiter la venue de nouvelles compagnies à Maurice ?
Nous avons une stratégie qui garantit la pérennité de nos opérations. La quête de nouveaux partenariats s’inscrit dans cette même logique. Cinq ans de cela, 50 % des capacités offertes pour la destination Maurice étaient proposés par Air Mauritius. Aujourd’hui, il s’est contracté à 4 6%, ce qui veut dire que nos concurrents ont augmenté leur offre. Alors oui, nous avons une concurrence accrue de compagnies régulières et des charters, ainsi que des low-cost. Nos concurrents les plus féroces passent par des hubs internationaux, par exemple Dubayy ou Istanbul, pour transporter des passagers venant principalement d’autres pays que leur base d’opération vers notre pays. Nous pensons qu’il faut une ouverture intelligente du ciel et qu’il faut un équilibre pour permettre au hub Maurice de prendre son envol. Et c’est dans cette perspective qu’il faut être prudent avec ces compagnies qui utilisent leur hub ainsi que les compagnies qui ne s’engagent pas vraiment pour la destination.

Puis Air Mauritius a un rôle différent des autres en tant que transporteur national…
Pour les petits États insulaires comme Maurice, une compagnie nationale forte est une assurance tous risques. Elle assure en temps de crise que l’île ait la garantie d’être connectée au reste du monde. La pérennité de la compagnie passe aussi par la maîtrise et la réduction des coûts là où c’est possible. Nous n’avons pas de contrôle sur la plupart de nos coûts, notamment le prix du carburant qui peut atteindre jusqu'à 40 % de notre coût d’opération. Les taux de change, et en particulier celui de l’euro-dollar sont un facteur aggravant. Une partie de nos recettes est en euros, alors que nos coûts sont principalement en dollars. Aussi, un des rares leviers que nous pouvons utiliser est notre façon de travailler. Nous devons être plus performants et dans ce contexte, nous devons nous mettre au diapason avec nos clients existants et futurs. Ils nous demandent des vols quotidiens sur un maximum de destinations en vols directs et à des prix compétitifs. Il faut qu’on y travaille.

Ce mois-ci, Air Mauritius accueillera deux nouveaux transporteurs. Quelle sera leur valeur ajoutée ?
Nous faisons face à une concurrence féroce depuis des années. Il nous faut faire la transition vers des avions de nouvelle génération plus performants, notamment en termes de consommation de carburant. Il fallait aussi donner un lifting à notre produit et nos services et avec ces nouveaux appareils, nous pourrons offrir des services plus attrayants. Les nouveaux avions nous viennent avec des sièges-lits en classe affaires, des sièges de nouvelle génération en classe économie, un nouveau système de vidéo et le Wifi à bord. Par ailleurs, nous revoyons en ce moment notre plan de flotte afin de l’aligner sur notre nouvelle vision. D’ici 2030, on compte doubler notre flotte. Avec une flotte renforcée, et, surtout, renouvelée, nous serons en mesure de couvrir d’autres destinations qui ne figurent pas sur notre réseau. Je pense à Mayotte, aux Comores, à la Zambie et d’autres destinations en Afrique ou en Asie. Nous travaillons sur ce projet et à l’orée de 2020, nous serons en mesure de couvrir bien plus de destinations que les 100 que nous desservons de manière directe ou à travers des partenariats.

Il était question à un certain moment de créer une compagnie low-cost avec Air Mauritius comme seule actionnaire...
Nous avions fait une étude dans ce sens. Le projet n’est pas dans l’actualité dans la forme dans laquelle il avait été imaginé. Dans le cadre de notre vision d’être un pont entre l’Afrique et l’Asie, nous étudions comment Air Mauritius pourrait effectuer les missions qu’une compagnie low-cost devait remplir. En fait, nous parlons d’une meilleure desserte de ces deux régions à des prix compétitifs. Je pense à un modèle hybride qui allierait les avantages du low-cost à un produit adapté à la demande de nos clients. C’est un chantier prioritaire sur lequel nous avons déjà commencé à travailler.