Interview

Siddique Khodabocus : «C’est contre l’éthique qu’un importateur soit aussi détaillant»

Siddique Khodabocus

Le président de l’Union of Pharmacists est d’avis qu’il faudrait avoir un meilleur contrôle sur les psychotropes ou autres produits dont l’usage est détourné par certains. Siddique Khodabocus plaide pour que l’obtention de permis d’opération pour l’ouverture d’une pharmacie pour la vente au détail par les grossistes soit revue.

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« Il n’y a pas une véritable politique de réhabilitation et de réinsertion à Maurice afin que les anciens toxicomanes puissent véritablement refaire leur vie et trouver un emploi. »

Le business semble lucratif avec le nombre de pharmacies qui existent à travers le pays. Quelle est la situation concernant la vente des médicaments ?
La vente des médicaments se fait selon les principes établis. À Maurice, nous suivons les conventions que le pays a signées. Nous avons aussi la Pharmacy Act. La pharmacie n’étant pas une boutique, mais une officine d’un professionnel de santé qui donne ses services gratuitement. Je considère le terme « business » inapproprié. Il y a de nombreuses pharmacies qui sont dans le rouge, car les frais sont élevés et la marge de profit trop basse.

N’empêche que les pharmacies ont poussé un peu partout à travers l’île. Elles sont les unes à côté des autres dans certaines localités…
C’est peut-être un signe que les Mauriciens se soucient de leur santé et ont un accès non limité aux services de santé. La présence des pharmacies répond à une demande du public. Il consulte plus régulièrement un professionnel de santé, que ce soit un médecin ou un pharmacien. J’estime plutôt qu’il devrait avoir une meilleure politique pour l’ouverture des officines. Actuellement, n’importe qui peut ouvrir une pharmacie. N’accorder une licence qu’aux pharmaciens devrait limiter l’ouverture d’un grand nombre de pharmacies.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande que, dans un pays, il doit y avoir une pharmacie pour 5 000 habitants. À Maurice avec plus de 1,2 million d’habitants, nous avons 400 pharmacies. Soit une pharmacie pour 3 200 habitants. Nous sommes déjà dans une situation de saturation.

Des importateurs de médicaments ont le monopole. Est-ce que cela ne favorise pas un cartel ?
Le Registration Fee a été introduit l’année dernière. Un importateur doit payer une certaine somme d’argent pour pouvoir importer un médicament et renouveler sa licence chaque année. Celui qui a payé pour faire venir un produit ne voudra certainement pas qu’il y ait de la concurrence. Ce qui ouvre la porte, en effet, à un cartel.

L’article 46 de la Compettition Act vise à prévenir  les monopoles et veille à ce que le marché ne soit pas couvert à 70 % par trois ou quatre acteurs. Une banque de données avec 5 000 références (produits) indique que quatre gros importateurs couvrent 80 % des médicaments qui sont répertoriés. Il y a donc monopole à mon avis. Avec le Registration Fee, cela ne favorisera pas l’importation parallèle. Cela a permis jusqu’ici d’offrir un plus large éventail de choix aux clients pour avoir le même produit à meilleur prix.

Nous avons aussi une situation où un importateur est également un détaillant. Ce qui va à l’encontre de l’éthique. Je pense qu’il faudrait revoir les lois sur les permis pour l’ouverture d’une pharmacie par les grossistes. Avec le temps, les petites pharmacies vont disparaître, car elles ne pourront faire face à une telle concurrence.

Certains avancent que le prix d’un médicament varie d’une pharmacie à une autre…
Les variations des prix viennent de la fluctuation du taux de change à l’achat. Mais il y a aussi l’important parallèle, ce qui fait qu’on peut avoir un même produit à un prix différent. Les pharmacies à Maurice ont une très faible marge de profit en comparaison à ce qui se pratique en Afrique et dans de nombreux pays.

Le pourcentage tourne autour de 11 % pour les grossistes et 21 % pour les détaillants. Les pharmacies ont du mal à subsister quand on enlève tous les frais d’opération. La marge est alors ramenée à 7 % et 15 % respectivement. Il est temps d’essayer de trouver des solutions pour rentabiliser les pharmacies en introduisant un Professionnal Fee et un Dispensing Fee. 

La connivence entre pharmacies et usagers de drogue a souvent été évoquée. Qu’en pensez-vous ?
Je n’y crois pas trop, même si, dans toutes les professions, il y a ceux qui vont à l’encontre des principes. Des sanctions devraient être prises à leur encontre. Le pharmacien est un exécutant et il a des règlements à respecter. Le pharmacien doit prendre en considération la prescription que le client lui présente. Quand vous évoquez la connivence entre certaines pharmacies et les usagers de drogue, il faudrait peut-être aussi voir du côté de ceux qui font les prescriptions. Le pharmacien, de son côté, ne peut donner certains médicaments sans prescription, surtout les psychotropes par exemple.

Vous conviendrez que certains produits semblent être en grande demande comme les psychotropes et autres sirops contre la toux…
Cette situation est alarmante. Et cela peut avoir des conséquences très graves. Il faudrait prendre le problème à la racine et voir quelles sont les médicaments susceptibles de créer des abus et addictions. La mise en place d’un Advisory Committee on Substance Abuse devrait contribuer à exercer une plus grande surveillance sur ces produits.

Les pharmaciens, de leur côté, ne peuvent contrôler l’usage que les consommateurs font des produits qu’ils achètent. Il y a toute une éducation à faire à ce niveau afin d’informer les clients des dangers qui existent s’ils ne respectent pas la dose prescrite des médicaments qu’ils prennent. Mais concernant ceux qui en connaissance de cause veulent faire des expériences et chercher d’autres effets dans la prise d’un médicament, on n’y peut rien.

Comment est-on arrivé à ce genre de situation ?
Notre politique de désintoxication devrait être revue. Est-ce que le programme de substitution à la méthadone a bien marché ? D’une certaine manière non, car la prise en charge n’a pas été effectuée comme il faut. Il n’y a pas une véritable politique de réhabilitation et de réinsertion à Maurice, afin que les anciens toxicomanes puissent véritablement refaire leur vie et trouver un emploi.

Où en est-on avec la polémique autour de la vente de médicaments au détail et le contrôle des prix à ce niveau ?
C’est un faux débat. Nous avons demandé des éclaircissements au ministère du Commerce à ce sujet, mais nous ne sommes pas plus avancés. Quand les pharmacies vendent au détail, c’est pour donner un plus grand accès au soin et une certaine facilité d’achat au consommateur.

Mais cela implique des coûts supplémentaires pour les pharmacies. Vouloir fixer le prix n’est pas possible, car dans la vente au détail, on prend le prix de la boîte pour diviser par le nombre de médicaments vendus. Dans certains cas, il est normal d’arrondir le prix.

Je trouve aberrant que d’un côté, on vient de l’avant avec un Registration Fee pour la traçabilité et la qualité des médicaments, mais que de l’autre, on vient dire qu’il faut fixer le prix au détail.

 

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