Rashila Ramchurn : «Je veux mettre les gens ordinaires dans la lumière»

Par Pradeep Daby O commentaire
Rashila Ramchurn

Ces dernières années, le peintre Rashila Ramchurn poursuit une carrière artistique atypique, rompant avec les codes classiques des  Beaux-arts en s’appropriant de la pensée déconstructiviste chère au philosophe français Jacques Derrida et du peintre avant-gardiste américain Jean-Michel Basquiat.

Abandonnant le Street Art, dont elle est la pionnière, Rashila Ramchurn s’est investie dans un registre qu’elle désigne sous le nom SmART Mob : Maurice telle qu'elle. Les premiers travaux, issus de cette nouvelle orientation, seront exposés Route Royale, Mademoiselle Laure, Koyratty, à Pamplemousses, du 20 au 26 novembre 2017.

Tournant le dos au conformisme et à la facilité, Rashila Ramchurn s’est forgé un style qui reflète un engagement socioculturel ancré dans la République de  Maurice profonde. Tant et si bien qu’elle s’en est fait le miroir. « J’ai constamment cherché à briser l’élitisme et une forme de régionalisation urbaine qui a trop souvent caractérisé le milieu des Beaux-arts, à Maurice, et exclu des artistes de talent. » En 2011, lorsqu’elle introduit le Street Art dans les rues de sa localité, elle provoque une mini-révolution, puisqu’elle fait appel à l’expression artistique brute des jeunes. « Je voulais que l’art quitte les murs étriqués de la galerie pour la rue. Cette démarche correspondait à un double souhait : sortir du cadre traditionnel de la galerie et exposer les ouvrages artistiques à un public élargi et varié. » Elle souhaite ainsi créer une interaction entre le public et l’artiste. « Ce dialogue permet à l’artiste d’expliquer le contenu de son ouvrage alors que dans une galerie, le public est réduit au rôle de spectateur passif devant le même tableau, sans parfois comprendre le motif de l’auteur. Pour moi, cette démarche participe à la démocratisation de l’art. »

La spiritualité, le social, la revendication ancestrale ne sont jamais loin dans sa réflexion et l’élaboration de certains travaux. Rashila Ramchurn observe les mutations de Maurice profonde et redoute ses conséquences sur une génération qui ne jure que par les réseaux sociaux, ces plateformes incapables de transmettre les émotions, comme le ferait le contact humain.

« Je crois qu’on a une obligation envers la génération future, la terre, l’environnement, la société. Nous serons évalués à l’aune de nos actions et nos empreintes parleront pour nous. Chacun doit accomplir une tâche de son vivant. »

« Un happening artistique à ciel ouvert »

Titulaire d’une maîtrise en développement social et doctorante en anthropologie culturelle, Rashila Ramchurn dit avoir interrogé quelque 4 000 Mauriciens de toutes couches sociales ces derniers trois ans. « Je souhaitais comprendre de quelle manière la société mauricienne a été affectée par les mutations sociales, économiques et culturelles. Je me suis rendu compte que les Mauriciens sont incapables de s’adapter à ces mutations, en raison de la nature de celles-ci et parce qu’ils ne s’y étaient pas préparés. Ils sont, aujourd’hui, bouleversés par l’impact de ces mutations. »

Cette année, l’artiste a décidé de mettre un terme au Street Art devenu obsolete à cause des risques d’accidents inhérents à certains espaces publics. « Le Street Art est dans un état de décomposition car la répétition tue la créativité. » Elle ne déserte pas pour autant l’espace ouvert devenu son lieu privilégié de création. Elle s’est ainsi investie dans ce qu’elle désigne comme le SmART Mob et qu’elle décrit comme un « happening artistique à ciel ouvert dans un espace adapté pour un public intelligent ». Cette nouvelle orientation est le fruit des observations tirées de son enquête auprès des 4 000 Mauriciens. « Je veux rendre visible les petits travaux accomplis par les gens ordinaires, comme la femme mauricienne qui a toujours lavé docilement les vêtements de la famille ou les parents qui ont un proche tué dans un accident ou un suicide, ou l’employé d’un propriétaire de camion qui travaille malgré le mauvais temps. Je veux les mettre dans la lumière. »

Bien que dans son propos, l'artiste fait apparaître l’environnement comme un élément primordial à la stabilité de l’individu, elle n’omet pas pour autant les difficultés auxquelles se heurte ce dernier. « Maurice n’est pas faite que de nature. Dans son intérieur, la souffrance résonne dans chaque famille, les enfants et les femmes pleurent, les chiens hurlent, les sirènes des ambulances résonnent, les entends-tu ? » Cette dimension sociale, toujours présente dans ses travaux, prend, aujourd’hui, une signification particulière à un moment où le pays connaît une phase de transition technologique, dont l’impact reste encore à être mesuré. Les artistes peuvent-ils se présenter comme le dernier rempart contre un univers déshumanisé ? La réponse reste dans leurs ouvrages et les réactions qu’ils peuvent provoquer.