Rajiv Servansingh : «Soodhun aurait dû démissionner comme député»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Rajiv Servansingh

Directeur de MindAfrica – société d’investissements en Afrique – et observateur politique, Rajiv Servansingh dit ne pas pouvoir blairer que Showkutally Soodhun, même s'il a démissionné comme ministre, continue à siéger comme député.

Le PM a demandé à Showkutally Soodhun de 'step down' comme ministre...
D'abord, Showkutally Soodhun n'aurait pas dû participer au Cabinet de vendredi, ensuite, avec des propos qui lui sont attribués, même s'il a démissionné en tant que ministre, il aurait dû démissioner comme député, mais dans le contexte mauricien, je ne pense pas qu`'il le fera.

Prévoyez-vous un chamboulement politique majeur ?
Ce n'est pas le premier chamboulement politique de ce gouvernement. Il y a eu quatre désistements, à savoir des ministres Raj Dayal et Ravi Yerrigadoo, du PPS Tarolah et maintenant Soodhun. Mais la barque résiste.

Les internautes se déchaînent sur les réseaux sociaux à la suite de l’énième dérapage verbal du ministre Showkutally Soodhun. Votre analyse ?
Il faut remonter le temps et revenir aux législatives de 2014 pour comprendre ce canevas. Personne, y compris le leader du MSM, ne pensait à remporter les élections. Très peu de candidats étaient disposés à aller au casse-pipe, ce qui fait que l’alliance Lepep a recruté à tour de bras les premiers venus. En matière de qualité, nos élus actuels ne peuvent rivaliser avec ceux de 1976, ce qui fait qu’on assiste à des dérapages qui se succèdent. Il n’y a aucune raison que cela change.

Devrait-on donc s’habituer à subir ces dérapages, poussant parfois à la haine communale ?
On a un problème de leadership. Je ne peux être d’accord avec la position du Premier ministre qui s’en remet à une enquête policière sur le ministre Showkutally Soodhun avant de prendre une décision contre lui.

On dit qu’on a le gouvernement qu’on mérite. Est-ce le cas ?
On dit que le peuple a le gouvernement qu’il mérite. Malheureusement, depuis trois décennies, il y a un problème structurel au sein de notre classe politique, ce qui fait que le peuple n’a pas de choix réel en matière d’équipe qui pourrait amener les changements nécessaires.

Avec pour résultat ?
À chaque fois, le peuple vote pour expulser un gouvernement en place plutôt que pour un parti qui représente l’aspiration à un avenir meilleur.

Faut-il encore que ce parti existe ?
Actuellement, il y a un sentiment qu’il est nécessaire d’avoir un changement radical et de voir l’émergence d’une nouvelle force politique. Ou alors avons-nous besoin d’un changement fondamental de leadership des partis existants qui permettraient un renouvellement de nos partis de l’intérieur ?

Autrement dit, en finir avec les dynasties...
Effectivement, il faut en finir avec les dynasties qui ont accaparé les partis politiques ayant une assise populaire.

Ailleurs, à la moindre défaite électorale, on vire le leader ; ici, on reprend les mêmes dinosaures et on recommence. Que faire ?
Dans toute démocratie qui se respecte, les leaders politiques soumettent leur démission en gentleman après une débâcle électorale. à titre d’exemple, un leader du Parti travailliste ou du Conservateur peut être remplacé lors d’une conférence annuelle de ce parti, même s’il est Premier ministre. Son remplaçant devient PM à sa place. Idem pour l’Australie. Entre deux élections, les partis ont viré des leaders et les ont remplacés au poste de PM sans devoir passer par les urnes.

N’est-ce pas là, usurper le pouvoir de l’électeur ?
L’électorat ne vote pas pour un Premier ministre, mais pour un parti et un programme, et c’est le parti qui décide qui sera le Premier ministre, non l’électeur. à Maurice, on fait croire le contraire.

Il faut en finir avec les dynasties qui accaparent tout»

Au chapitre de Premier ministre, quelle est votre analyse de Pravind Jugnauth à ce poste ?
Depuis que Pravind Jugnauth est Premier ministre, il s’est retrouvé dans le même tourbillon de scandales et la non-performance qui s’agrippe à ce gouvernement depuis 2014. Il faut dire que, jusqu’à maintenant, Pravind Jugnauth a su maintenir une distance, j’imagine tactiquement, avec les plus gros scandales qui ont  secoué son gouvernement. La décision de renvoyer l'Attorney General après les tribulations connues et d'avoir demandé la démission du PPS Tarolah sont des événements à mettre à son crédit. Cela dit, la lenteur de certaines décisions concernant la discipline et le comportement de certains membres de son parti pourraient être considérés comme une faiblesse de leadership de sa part.

Se peut-il qu’il soit sous l’emprise de chantages de ceux qui ont des casseroles à leurs basques ?
On peut comprendre qu’en tant que PM, il est soumis à des pressions constantes de ceux qui sont responsables de ces dérapages. Mais c’est justement un test de crédibilité d’un leader qui doit prendre des décisions dans des circonstances difficiles. On parle, ici, de la différence entre l’homme d’État et le politicien.

Venons-en à la partielle au No 18. L’absence du MSM était-elle prévisible ?
Dès l’annonce de la démission de Roshi Bhadain et l’éventualité d’une partielle, j’avais dit que le MSM n’y allait pas participer.

Est-ce la frayeur d’une raclée annoncée ou alors une simple stratégie politique intelligemment calculée et qui serait une échappatoire plus que commode ?
La raison principale de l’absence de l'Alliance  gouvernementale à cette partielle est la tonne de travail à abattre qui l’attend, au lieu d’aller perdre du temps dans une campagne électorale. Ce que le MSM a fait est un move politiquement intelligent, reflétant la position actuelle du régime en place qui ne peut se permettre, avec déjà tout ce qui se passe à Maurice, de subir un revers électoral. D’autant qu’en cas de victoire plus qu’improbable, cela n’aurait rien ajouté à la performance du gouvernement.

La guéguerre parmi l’opposition au No 18 arrangerait-elle les choses pour le gouvernement ?
Le gouvernement a beau jeu de se tenir à l’écart dans cette partielle et laisser l’opposition s’entre-déchirer. à ce sujet, j’ai été surpris qu’un homme intelligent comme Roshi Bhadain n’ait pas discuté avec les partis de l’opposition pour tomber d’accord sur un candidat unique, avant de démissionner du parlement. Je ne comprends pas comment il a pu s’imaginer qu’une fois hors du parlement, les partis accepteraient sa candidature pour son auto-remplacement.

Vous êtes à la tête d’un cabinet de consultants qui traite avec l’Inde et l’Afrique, et Maurice vient de grimper les échelons dans le classement des meilleurs pays sous le concept du ‘Doing Business’. Toutefois, les scandales s’enfilent concernant le secteur des services financiers. Paradoxale comme situation ou est-ce du show-off ?
Le paradoxe s’explique comme ceci : en bon élève des principes imposés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), Maurice prend des décisions qu’on appelle réformes structurelles. Trop souvent, nous prenons des décisions, afin de satisfaire les critères imposés sans que ces mesures se traduisent dans la pratique pour les entrepreneurs et autres opérateurs économiques. D’ailleurs, il est souvent cité en exemple le cas de la Chine, un pays qui ne respecte pas les critères du ‘Doing Business’, mais qui est le plus gros récipiendaire d’investissements privés depuis un quart de siècle.