Nilen Vencadasmy : «À bas les tabous, on est une nation de 50 ans»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Nilen Vencadasmy

Si pour lui nous ne sommes pas encore une nation au sens propre du terme après 50 ans d'indépendance, Nilen Vencadasmy, co-fondateur du mouvement Nou Repiblik, est affirmatif : le Mauricien n'est pas du tout communal.

50 ans après notre indépendance, quel est votre regard sur le parcours de l'île ?
Je n'ai pas connu la période de l'indépendance. Mais d'après ce que j'ai lu, la période pré-indépendance était très difficile et complexe socialement, économiquement et communalement. Mais, j'estime qu'il fallait passer par cette étape. La Grande-Bretagne était dans une mouvance de décolonisation. Notre indépendance était dans la suite logique des choses. Les Britanniques voulaient se débarrasser de la gestion de ses départements d'outre-mer. Toutefois, il ne faut pas minimiser ce qu'ont fait nos pères fondateurs.

Et si on était resté colonisés ?
Les Mauriciens étaient déterminés à réussir. Ils voulaient prendre leur destin entre leurs mains. Nous voulions cette indépendance. Donc, pas question de colonisation encore.

Pourtant, le Professeur Thomas Mead nous avait prédit un avenir plus que sombre...
Il y a toujours des prophètes de malheur. Toutefois, il ne faut pas lui jeter la pierre. Qui aurait deviné qu'une minuscule île comme la nôtre, sans ressources naturelles, sauf humaines, aurait fait ce parcours de réussite sociale et économique avec un per capita plus que raisonnable? Quelque part, avec la lutte politique et économique, nous avons la mention très bien à l'examen en Afrique. Il y a eu des décisions intelligentes prises par nos politiciens, qui ont voulu diversifier notre économie en faisant en sorte qu'elle ne dépende plus uniquement de l'agriculture basique.

Pourtant, certains ont quand même cru en M. Mead et ont émigré massivement...
Il faut comprendre une chose : la peur est irrationnelle et inexplicable, mais compréhensive. Je pense que sans cette frayeur qui a fait que toutes ces têtes pensantes nous ont quittés pour aller voir ailleurs, le pays aurait avancé davantage. Toutefois, il y avait un contexte spécifique. L'appel des dirigeants pour que cette diaspora revienne au pays est une bonne chose. Pour moi, on a de la chance d'être nés sur ce petit bout de pierre.

Pensez-vous que l'État providence a également aidé le pays à progresser ?
Je suis un produit de l'éducation gratuite. Sans cela, mes parents n'auraient pu me payer mes frais scolaires. Le Welfare State est à la base du développement du pays dans toutes les sphères.

Mais ?
Il y a un gros « mais » effectivement. Il nous faut nous arrêter, faire une pause après 50 ans d'indépendance. Regarder dans le rétroviseur et rectifier le tir là où on peut.

Vous mettez en doute le Welfare State finalement ?
Je sais que les subsides sur le riz et la farine est un sujet politiquement sensible. Il faut nous remettre en question, revoir cet État providence universel. Doit-on perpétuer ce système qui a été à la base de notre réussite et a permis à beaucoup d'entre nous de grimper l'échelle sociale ?

Qu'est-ce qui n'a pas marché dans notre parcours d'un demi-siècle d'indépendance ?
Si on élimine les politiciens ? (rires) Personnellement, le système Westminster a fonctionné, il a apporté une stabilité politique. Les investisseurs adorent cette démarche démocratique. Mais  ce système a aussi permis d'installer une oligarchie où le pouvoir se retrouve entre les mains de deux familles. Tout est locked, il n'y a pas de possibilité pour d'autres d'émerger. Cela dure depuis des décennies. On change X et on le remplace par Y et vice-versa. Toujours  les mêmes têtes.

Peut-être qu'avec une dose de proportionnelle, cela pourrait changer la donne...
Ce n'est qu'un élément. Je ne dis pas qu'il faut changer notre système électoral qui est parfait, mais il faut rééquilibrer les pouvoirs entre le Premier ministre et la présidence. Pourquoi faut-il appliquer la bonne gouvernance dans le secteur privé et pas au sein du gouvernement ? La présidence devrait définir la ligne économique et politique du pays et le gouvernement s'occuperait de la gestion du quotidien comme un Chief Operation Officer. Pour moi, il n'y a pas débat sur la dose de proportionnelle, que ce soit la party list ou une autre formule. Elle va venir, qu'on le veuille ou pas. Il faut nous défaire du Best Loser System. Et de tant d'autres choses...

De changements, il en faut, à vous entendre...
Prenez la limite du mandat d'un PM, par exemple. On peut pinailler sur le nombre, cela pourrait être deux ou trois. Il y a aussi le financement des partis politiques qui est opaque, alors que tout le monde sait qui les finance. Le rôle de la femme devrait être plus important dans tous les domaines. À 50 ans, c'est le moment de se poser toutes ces questions. À bas les tabous, on est une nation de 50 ans. Prenons nos responsabilités.

Est-ce que la nation est assez mure pour apporter ces changements ?
Je me demande d'abord si on est une nation. J'ai constaté que non. Voyez les résultats de la partielle au No 18 : les réflexes communaux sont toujours tenaces. Le Mauricien, au fond de lui-même, n'est pas communal fondamentalement, mais les politiciens exacerbent ce sentiment pour leurs propres intérêts. On a suffisamment de clairvoyance aujourd'hui pour savoir ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.

Vous parliez de l'avancement du pays, quelle direction prend-il maintenant ?
On ne peut pas s'isoler du monde, il nous faut nous mettre au diapason de la technologie. Mais, a-t-on des gens formés pour cela ? Je dis un gros non.

On a vécu des inondations. Qu'est-ce qui a foiré, selon vous ?
Une absence de planification avec des constructions qui se font n'importe comment. Le développement ne doit pas se faire à n'importe quel prix. Les enjeux environnementaux devraient être l'un des thèmes central de tout gouvernement.

Quel est votre souhait pour le pays ?
Je souhaite de tout cœur qu'émerge une nation mauricienne et qu'on se débarrasse des réflexes communaux. Il est inconcevable, à l'aube de 2020, qu'une Constitution catégorise les Mauriciens. Car ce que beaucoup ne réalisent pas, c'est qu'avec une bonne réforme électorale,  toutes les composantes de la nation mauricienne se retrouveront naturellement.