Nadeem Nazurally de l’UoM : «Maurice n’a pas la culture de la mer»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Nadeem Nazurally

S’il est vrai que Maurice est entourée d’eau, de nombreux Mauriciens ne mesurent pas l’importance de l’industrie océanographique et de ses retombées positives sur l’économie. C’est l’avis de Nadeem Nazurally, de la Faculty of Ocean Studies Department of Marine and Ocean Science, Fisheries and Mariculture, Université de Maurice.

« Des pirates pillent la zone économique exclusive de Maurice »

Le rapport de la Banque mondiale sur l’économie océanographique, en date de juillet dernier, indique qu’elle ne représente que 3,59 % du PIB, alors que l’on sait que depuis une quinzaine d’années, elle est une priorité du gouvernement. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?
L’océanographie a toujours existé chez nous et nous en avons tiré profit. Mais, avec la surexploitation de nos ressources marines, il fallait changer de modèle et exploiter sans surexploiter. Pour ce concept, il faut de lourds investissements, d’où le chiffre de 3,6 % de notre Produit intérieur brut (PIB) en termes d’exploitation des zones exclusives économiques (ZEE).

Maurice a une des ZEE les plus larges du monde. Pourquoi est-elle sous-exploitée ?
Maurice souffre d’un manque aigu de technologies modernes et, pour exploiter sa ZEE, il faut des bateaux sophistiqués et des pêcheurs formés à la pêche hauturière.

Il existe une coopérative dont les membres pratiquent la pêche semi-industrielle, pourquoi ne pas étendre ce projet somme toute viable ?
À Maurice, on pêche près des lagons, alors que la ZEE est sous-exploitée. On ne profite pas de cette ZEE et des pirates la pillent et se font de l’argent sur notre tête.

On parle d’exploitation d’algues, d’aquaculture, de produits qui pourraient servir dans l’industrie pharmaceutique et cosmétique. Pourquoi hésite-t-on ?
Ces exploitations demandent un savoir-faire et des investissements énormes. À titre d’exemple, il a fallu beaucoup de capitaux pour mettre en place la première ferme d’aquaculture à Maurice. Et nous arrivons à exporter ces produits vers l’Europe et les États-Unis. Nous aurions pu faire de l’aquaculture des algues qui sont très demandées, mais il faut beaucoup d’espaces. En revanche, les algues sont un produit très demandé tant pour le secteur de l’alimentation que pour celui de la pharmaceutique.

La Banque mondiale mentionne dans son rapport de juillet dernier qu’avec des investissements de Rs 11,5 milliards sur dix ans, les revenus avoisineraient Rs 13,3 milliards par année. Faut-il approcher des investisseurs étrangers pour un ‘kick start’ et une impulsion à ce secteur ?
L’aquaculture des poissons est un franc succès. On pourrait penser à faire des micro-algues à travers la photosynthèse et qui sont très demandés à travers le monde avec la valeur nutritionnelle très riche. Les investissements manquent, mais les connaissances sont là, comme les recherches qui sont menées à l’Université de Maurice.

Est-ce qu’on a des experts à Maurice pour ce secteur ?
On a quelques experts en la matière dans la faculté de la bio-science et heureusement on peut dorénavant ‘link-up’ avec d’autres facultés en termes d’équipements pour mener nos recherches.

A-t-on un ministère responsable de ce secteur ?
On a un ministère qui tombe sous celui de la Pêche et il y a des efforts qui sont faits à ce niveau. À titre d’exemple, il y a eu l’introduction du ‘octopus fisheries ban’ entre le 15 août et le 15 octobre. Cela a marché et l’exercice sera renouvelé. Le ministère comprend désormais l’importance de ce secteur, même si c’est lent. À Maurice, il manque cette culture de la mer et c’est paradoxal, alors que notre mer est encore poissonneuse en dehors des lagons. Le pays perd ainsi de l’argent. La pêche doit se faire hors-lagon.

Ne pensez-vous pas que Maurice est assez timide sur le plan marketing pour vendre ce type de produit ?
On a une faculté d’études océanographiques et des débouchées pour un travail. Mais, on ne veut pas créer une nation de scientifiques c’est pour cela qu’au niveau de l’UoM, l’accent est mis sur l’entrepreneuriat, afin de pousser les jeunes à avoir leur ‘start-up’.

La BM indique aussi que les lagons sont pollués avec la surpêche, entre autres. Que faire pour les réhabiliter ?
L’UoM travaille sur la réhabilitation de nos lagons. On a transplanté 7 900 boutures de coraux à Trou-aux-Biches et à Pointe-aux-Feuilles. Les hôtels veulent la réhabilitation de nos lagons et consentent à investir pour leur redonner vie.

On a beaucoup parlé de la richesse de l’eau de mer profonde à de multiples fins, mais les méchantes langues disent qu’envoyer une fusée dans l’espace coûterait moins cher. Est-ce aussi votre avis ?
Pas du tout. Nous avons besoin de diversifier notre économie et utiliser l’aquaculture des coraux non seulement pour la conservation de nos lagons mais aussi pour l’exportation de coraux vivants. Les marchés existent, en Allemagne par exemple où la demande est grandissante.

Est-ce que les jeunes sont conscients de la richesse de nos eaux ou alors courent-ils toujours derrière un travail à col blanc ?
La demande est là, nous offrons déjà des cours en aquaculture pour eux et ils montrent un intérêt pour ce secteur. Toutefois, il faut reconnaître que nous n’avons pas la culture de la mer. On est entouré d’eau de mer et beaucoup de Mauriciens ne savent pas nager, encore moins faire de la plongée sous-marine pour voir la beauté des lagons.

On parle d’aquaculture, mais on évite de parler du danger des prédateurs, n’est-ce pas ?
Depuis 2002 que la ferme marine de Mahébourg existe, pas une seule fois il n’y a eu une attaque de requins. D’ailleurs, les prédateurs sont protégés et il arrive qu’ils se multiplient, c’est dans la nature. Ils ont toujours existé, avec ou sans ferme marine, ils sont au dessous de 30 mètres de profondeur et sont nourris naturellement, donc peu de risques qu’ils s’en prennent à la ferme qui est bien protégée contre les requins.