La méthode Soodhun : portrait d’une pile électrique sans gouvernail

Par Ronnie Antoine, Fabrice Jaulim O commentaire
Showkutally Soodhun

Impulsif, irréfléchi et d’un mépris presque naïf des limites à respecter. Ce sont les termes qui décrivent le mieux les dérapages de Showkutally Soodhun depuis qu’il a pris du gallon au sein de l’Alliance Lepep.

Après des écarts de conduite qui se sont multipliés depuis qu’il a grimpé dans la hiérarchie gouvernementale, Showkutally Soodhun s’est finalement décidé à abandonner son maroquin ministériel. Les propos teintés de racisme qui sont à l’origine de son départ sont loin d’être ses premières frasques.

L’ex-numéro quatre du gouvernement a effectivement enchaîné les bévues et les impairs, les unes plus grossières que les autres, durant les deux ans qu’il aura passés au gouvernement. Il y en a tellement qu’on est tenté de dire qu’il parle sous l’impulsion du moment, sans prendre le temps de réfléchir au sens ou à la portée de ses paroles. Ce qui correspond à la description que font de lui ceux qui le connaissent depuis longtemps. Le résultat est qu’il met ses propres alliés souvent dans l’embarras.

Nature imprévisible

L’épisode qui illustre le mieux la nature imprévisible et irréfléchie de l’homme, c’est la rupture des relations diplomatiques entre Maurice et le Qatar. Une décision que Showkutally Soodhun prend seul, ne consultant ni Premier ministre, ni ministre des Affaires étrangères, et se prévalant de ses seules relations privilégiées avec l’Arabie saoudite. Les Affaires étrangères doivent émettre un communiqué le lendemain pour démentir cette rupture supposée des liens diplomatiques. Une décision prise sous une impulsion et qui a terni l’image de Maurice sur le plan international.

Les exemples foisonnent où Showkutally Soodhun a complètement abasourdi ceux de son propre camp. En 2015, en l’absence de sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, il fait une déclaration fracassante, non sollicitée, à la radio : « Xavier Duval pe pran li pou lerwa mizilman ? » La raison : des banderoles que le leader du Parti mauricien social-démocrate (PMSD) accroche un peu partout pour souhaiter un joyeux Eid aux musulmans. Les spéculations vont bon train. Y aurait-il de l’eau dans le gaz entre le Mouvement socialiste militant et le PMSD ? En réalité, il n’en est rien. Au sein de son parti, on est aussi surpris que le citoyen lambda de cette sortie en règle qui embarrasse tout le monde.

Parfois, certains de ses propos, objet de moins de tapage médiatique, ont tout autant le don d’embarrasser ses collaborateurs. Son langage imagé, dont se souviennent d’anciens collaborateurs syndicalistes, dépasse souvent les limites du bon goût. Ainsi, lors d’une fonction sur les logements sociaux, il évoque la promiscuité en déclarant que les enfants deviennent des « malelve » quand ils dorment dans la même chambre que leurs parents. Le type de plaisanterie qui fait rire jaune.

Déclarations de mauvais goût

Ces déclarations imagées et de mauvais goût correspondent en tous points à la description que font de lui ceux qui l’ont connu à ses débuts de syndicaliste : on lui accorde peu de crédit sur le plan intellectuel, on est impressionné par son énergie et son langage devient vite un trait distinctif. Des caractéristiques qui font de lui « un bon exécutant », selon ses anciens collaborateurs, mais visiblement pas un décideur avisé.

Showkutally Soodhun était même devenu une caricature parmi ses collègues. « Soodhun, c’est Soodhun », avait notamment déclaré Ivan Collendavelloo. D’ailleurs, alors que l’ex-vice Premier ministre assumait son premier passage au poste de Premier ministre par intérim (un événement national ;  NdlR), dans l’entourage d’Ivan Collendavelloo, on donnait des directives pour adopter l’attitude contraire. Il s’agissait de faire dans la sobriété pour ne pas être associé à la méthode Soodhun.


Ses phrases les plus épiques

Décembre 2015

« La kominote la li inpe ingra. Mo bizin dir li fran. Li ingra. Kan ou fer tousala zot pena okenn… Zot blie vit. Zot pa rekonet ki sir Anerood Jugnauth kinn fer tousala. Si sir Anerood Jugnauth pa ti donn mwa sipor, mo pa ti pou kapav fer tousala. Dan 1 an nou finn fer travay 5 an. »

Avril 2016

« Mo pare pou vinn esklav sir Anerood Jugnauth. »

Juillet 2016

« Mo tromatize dan sa atanta-la kan sa teroris-la finn eklat sa bom-la. Sa finn pas devan mwa. Bann solda ti pre ek mwa. Zot finn sap mwa. »

Janvier 2017 

« Mo pou kraze ek netway partou. Mo pou san pitie pou bann nouvo squatters. »

Juillet 2017

  • « Si mo bodyguard ti pret mwa so fizi dan parlman, mo ti pou touy Xavier Duval… Mo fer djihad ek li. »
  • « Zame mo finn touy enn poul. »

Septembre 2017

  • « Ferm ou labous do madam. Li kler ki ou enn azan Navin. »
  • « Mo pa tous sali mwa. »
  • « Mo finn plore ek Prince Salman. Mo finn sipliy li. Finalman, l’Arabie pe ed bann-la (les Rohingyas ; NdlR). »
  • « Mama, papa, zanfan dormi dan enn sel lasam, lerla mem ena problem. Apre zot dir zanfan pe vinn malelve. »

Octobre 2017

  • « Ki sannla finn fer sa aranzman-la ? Pe bizin tourn latet pou get lekran-la…Pey kas profesionel pou fer travay amater. » (déclaration faite hors micro)

La phrase qui revient à chaque fois :

« Mo finn telefonn prince Salman. »


Aux origines de l’affaire

Au cœur de l’affaire ayant mené à la démission de Showkutally Soodhun comme ministre, il y a une histoire de logement. Et de préjugés raciaux d’habitants de Bassin, Quatre-Bornes. Des préjugés que l’ex-no 4 du gouvernement a repris à son compte lors d’une réunion officielle à son bureau avec les habitants.

C’est le 17 juillet dernier que Showkutally Soodhun tient ces propos. Un groupe d’habitants de Bassin proteste fortement contre un projet de la National Housing Development Company qui comprend 122 logements dans leur localité. Après avoir manifesté devant le ministère du Logement et des terres contre le projet, le ministre les invite à le rencontrer pour en discuter. Une dizaine de ces protestataires seront de la partie. L’un d’eux filme le ministre en cachette.

Les habitants se prononcent contre la construction d’une « cité » vis-à-vis d’un lieu de culte. Ils avancent que leurs biens immobiliers en perdraient de la valeur. Showkutally Soodhun finit par leur promettre que « 90 % » des personnes qui bénéficieraient des nouveaux logements seraient de la même communauté qu’eux.

Le ministre associe alors une communauté précise aux problèmes de drogue et de prostitution et prend l’engagement qu’elle n’aurait pas de place dans ces nouveaux logements. Il tente de rassurer les habitants de Bassin en leur disant qu’il fallait avoir des revenus mensuels de Rs 15 000 à Rs 20 000.

Le litige entourant le projet est loin d’être terminé. Une injonction a été logée en Cour suprême le 22 juin dernier pour faire cesser les travaux.  Il n’y a pas encore eu de jugement final sur le sujet.

Propos à relent communal

Les plaintes s’accumulent

Les propos à relent communautaristes de l’ex-vice Premier ministre et ancien ministre du Logement et des terres continuent à faire des vagues. Depuis que l’affaire a éclaté jeudi, le Central Criminal Investigation Department (CCID) a enregistré quatre dépositions contre l’ancien no 4 du gouvernement. Si pour commencer trois personnes ont porté plainte jeudi contre Showkutally Soodhun – en l’occurrence Désiré Johnson, candidat à la partielle au no 18 pour le Parti Taxi Militant Malhéré Morisyen, Priscilla Ecroignard et Johny Lamec –, ce sera au tour d’Isabelle F. de se rendre au CCID ce vendredi. Elle se dit motivée par l’humiliation qu’elle a subie à la suite des propos tenus par Showkutally Soodhun.

Par ailleurs, la police a convoqué Vivek Pursun en tant que témoin des événements. Ce dernier était présent à la réunion du 17 juillet dernier. Vendredi, le témoin a confirmé les propos attribués à l’ex-no 4 du gouvernement. Il a également demandé une Precautionary Measure suite aux commentaires du Premier ministre adjoint Ivan Collendavelloo. Ce dernier a dénoncé les personnes qui ont partagé cette vidéo. À ce stade de l’enquête, les limiers du CCID tentent de confirmer l’authenticité de la bande.