La démocratisation de l’économie : réalité ou mythe ?

Par Shaffick Hamuth O commentaire
Port Louis

C’est un terme que l'on entend depuis bientôt quinze ans, surtout à la veille des consultations populaires. La démocratisation de l’économie revient dans l’actualité avec les élections partielles à Belle-Rose/Quatre-Bornes. Notre économie connaîtra-t-elle la démocratisation promise ?

C’est quoi la démocratisation de l’économie ? Dans notre jargon, c’est une économie où il y a l'égalité de chances pour les entrepreneurs et la chance donnée à un maximum d’individus pour exercer dans des secteurs d’activités. Dans le contexte politique, la démocratisation économique veut dire l’émergence des entrepreneurs qui ne sont pas issus du secteur privé traditionnel. Tous les politiciens vendent la démocratisation de l’économie comme un grand thème de campagne, mais le processus se fait lentement. Dans le passé, il y avait même une commission sur la démocratisation de l’économie, mais on n’a jamais vu ni rapport ni stratégie.

Globalement, la démocratisation économique est à l’agenda de beaucoup de pays où la société civile veut plus d’égalité de chances, mais aussi une plus grande participation citoyenne dans les prises de décisions nationales. En effet, la démocratisation de l’économie n’est pas limitée à l’économie ou à l’entrepreneuriat, contrairement à la notion qui prévaut chez nous.

Au Sri Lanka, par exemple, le Collectif pour la Démocratisation, lutte pour que la nation soit partie prenante dans toutes les décisions de l’État. Au Pakistan, le gouvernement veut renforcer une compétition saine pour protéger les petites et moyennes entreprises des conglomérats et des multinationales. Au Royaume-Uni, on parle de plus en plus d’Alternative Models of Ownership. À Maurice, il y a eu de timides efforts pour démocratiser l’économie, mais il y a aussi eu des mesures contradictoires. Par exemple, alors que la SMEDA s’efforce de promouvoir le secteur du bois, voilà que le gouvernement signe la mort du secteur en autorisant l’importation des meubles ‘duty free’ destinés aux Smart Cities. Ces mêmes Smart Cities vont concurrencer les petits promoteurs immobiliers.

D’autres exemples similaires abondent. Par exemple, récemment, on a vu la NTA dire que les prix n’étant pas fixés, les hôtels sont libres d’imposer leur tarif pour véhiculer leurs clients. Par contre, quand un chauffeur de taxi en fait de même, la NTA peut le sanctionner pour abus si le client porte plainte. Alors, la démocratisation de l’économie demeure-t-elle une réalité ou un mythe ?

Démocratisation à l’envers ?

Maurice compte des milliers d’investisseurs étrangers ou d’expatriés qui travaillent chez nous et qui louent des maisons. Le marché locatif a connu une effervescence pendant les dix dernières années. De nombreuses familles mauriciennes ont eu recours à un emprunt pour acquérir un lopin de terre, que ce soit sur le littoral ou dans le centre du pays (Ébène, Highlands, etc.) et construire une maison qu’elles louent aux ressortissants étrangers. L’argent de la location sert à rembourser l’emprunt mensuellement ou encore à financer les études des enfants. Avec les facilités d’emprunts offertes par les banques et autres institutions financières, beaucoup de salariés font l’acquisition de terres pour construire une maison secondaire pour la mettre en location.

D’autres petits promoteurs se sont engagés, grâce aux mesures incitatives offertes par les gouvernements successifs, dans l’immobilier, où ils construisent pour vendre. Aujourd’hui, avec les Smart Cities, c’est tout le secteur immobilier qui va être bouleversé. Demain, les expatriés, par exemple, auront un vaste choix, et ils délaisseront les maisons des particuliers pour aller habiter dans les Smart Cities. Ils pourront même acquérir des appartements suite aux changements dans la législation immobilière. Du coup, il y aura un surplus de résidences. Faute de pouvoir louer ces maisons secondaires, les petits propriétaires auront des difficultés à rembourser leurs emprunts. Il faut déjà réfléchir aux conséquences et prendre les mesures qui s’imposent pour éviter une catastrophe immobilière.

Amar Deerpalsing : «Quelle démocratisation sans un meilleur accès à la terre ?»

Le président de la fédération des petites et moyennes entreprises, Amar Deerpalsing, est catégorique : impossible de démocratiser l’économie si l’accès à la terre est limité ! « Quel projet pouvez-vous réaliser si vous n’avez pas de terre? C’est au gouvernement de se servir de sa politique économique pour obtenir des terres qui demeurent concentrées entre les mains d’une poignée. Par exemple, le gouvernement aurait bien pu négocier des parcelles de terres dans le cadre des concessions fiscales octroyées aux Smart Cities, c'est-à-dire, l’exemption de la Land Conversion Tax, l’exemption de la Land Transfer Tax et l’enlèvement des droits de douane sur les meubles et autres équipements destinés aux Smart Cities. Dans le passé, il y a eu le deal ‘Illovo’ tant décrié, mais au moins le gouvernement d’alors avait le mérite d’obtenir plus de 18,000 arpents de terre. Le Sugar Investment Trust qui a bénéficié d’une partie des terres a pu offrir un lopin de terre aux travailleurs de l’industrie sucrière ou encore réaliser des morcellements pour la classe moyenne. La cybercité d’Ébène est sortie de ces terres. »

Amar Deerpalsing déplore que le gouvernement ne fasse plus d’Urban Planning. Cette tâche revient maintenant aux grands groupes du pays, chaque groupe « contrôlant » une région. « Prenons l’exemple de la nouvelle route menant vers l’aéroport. Était-ce une nécessité ? Avez-vous déjà vu des embouteillages dans cette région ? Cette route ne fait que valoriser le projet Smart City du Sud.  Voyons ce qui se passe à Moka. Malgré toutes les mesures incitatives dont bénéficie la Moka Smart City, le prix des unités résidentielles n’est pas à la portée de la classe moyenne. Dans le commerce, nous voyons que l’importateur est lui-même distributeur et détaillant. C’est un véritable parcours du combattant pour un petit entrepreneur de voir ses produits sur les étagères des grandes surfaces. Je dirai qu’il devient de plus en plus difficile de faire du business à Maurice. »


Arvind Nilmadhub : «Des obstacles dans plusieurs secteurs»

L’économiste Arvind Nilmadhub nous dit que la démocratisation de l’économie n’a pas vraiment eu lieu, car il y a toujours des obstacles à franchir dans plusieurs secteurs. « Certaines activités requièrent de gros montants d’investissements et ce n’est pas donné à tout le monde. D’autres secteurs, à l’instar des services financiers, se caractérisent par des frais très élevés. Le secteur hôtelier n’est pas ouvert à tous les entrepreneurs. Dans les autres secteurs, il est très difficile, voire impossible pour les nouveaux entrants de concurrencer les conglomérats établis. Ces derniers finissent par faire fuir les nouveaux, soit en ayant recours à une concurrence extrême ou en se servant d’autres stratégies. Nous avons vu beaucoup d’exemples. Faute de pouvoir tenir le coup, certaines entreprises choisissent de fermer. »  

L’économiste ajoute que la démocratisation de l’économie ne peut avoir lieu que si le gouvernement a la volonté nécessaire et que la politique économique reflète les vœux de la population, de la société civile et des entrepreneurs.


Dr Bhavish Jugurnath : «Il faut l’innovation institutionnelle»

Bhavish Jugurnath, docteur en économie, déclare que la démocratisation de l’économie n’est rien sans une implémentation concrète. « Suivant la logique économique, si l'on ouvre nos frontières davantage à la compétition internationale et encourageons l’entrepreneuriat, tout le monde aura une chance égale. La richesse peut être générée par un ordre néolibéral, qui donne aux sociétés multinationales des conditions favorables, qui peuvent apporter une prospérité sans précédent à Maurice. Le fossé entre les riches et les pauvres est assez grand. Maurice figure au 64e rang du rapport du PNUD sur 177 pays ; il est encore en proie à la pauvreté. Attirer des entreprises étrangères signifie également que le gouvernement devra fournir des incitations. Maurice a des régimes fiscaux favorables, où les bénéfices peuvent être librement rapatriés. Cela a donné lieu à l'anomalie d'un PIB plus important que le PNB, ce qui signifie qu'une part non négligeable de l'économie dépend directement de l'investissement étranger. Par la suite, des sommes importantes sont transférées au large plutôt que d'être investies dans la santé, l'infrastructure ou la Sécurité sociale. Une certaine démocratisation de l'économie est attendue à Maurice. Il y a un réel besoin de protéger ceux qui seront indéniablement laissés pour compte dans un environnement compétitif et de développer de solides entreprises locales. La loi sur l'égalité des chances est une bonne initiative. À l'indépendance, en 1968, Maurice était une économie sucrière pauvre avec de profonds clivages ethniques dans la population ; heureusement qu'il y a eu des dirigeants politiques talentueux et personnellement attachés à un gouvernement démocratique et au développement économique ; la création d'une bureaucratie d'État compétente, politiquement indépendante, avec des politiques du personnel fondées en grande partie sur le mérite, mais avec une composition raisonnablement représentative de leurs sociétés ; le développement d'un secteur public capable d'imposer au moins des contrôles modestes sur les actions de l'État, et qui se caractérise par un équilibre entre les normes universalistes et particularistes. Peut-être que le message principal est l'importance d'un leadership compétent et d'une certaine mesure d'innovation institutionnelle. »


Nivedita Nathoo : «Un mythe si les causes ne sont pas abordées»

Nivedita Nathoo, une femme entrepreneure et ancien présidente du National Women’s Entrepreneur Council (NWEC), nous dit qu’elle a toujours lutté pour la démocratisation de l’économie. Elle est d’avis que la démocratisation de l’économie demeurera un terme creux, si les principales conditions ne sont pas réunies. Et quelles sont ces conditions ? Elle explique que tout gouvernement, quel que soit le ou les partis politiques au pouvoir, peut avoir le plus beau programme de démocratisation, mais si ces partis ont été financés par des puissants lobbies économiques, alors le gouvernement aura les mains liées.

Pour avoir une véritable démocratisation de l’économie, il faut la législation nécessaire pour réguler le financement des partis politiques. L’égalité des chances, la démocratisation, la bonne gouvernance, tout cela n’a pas de sens sans cette loi. Deuxièmement, notre système éducatif ne prépare pas nos enfants à penser différemment. Le système force nos enfants à n’apprendre que pour passer des examens et ensuite trouver un boulot. Le but dans la vie est de trouver un emploi. Troisièmement, il y a une certaine mentalité qu’il faut changer à Maurice. Les gens ne comprennent pas le concept de démocratisation de l’économie.

Quand on voit quelqu’un persévérer pour arriver dans la vie, on dit qu’il est gourmand, qu’il veut tout accaparer, alors que l'on devrait plutôt réaliser qu’il crée des emplois en développant ses affaires et qu’en pénétrant des nouveaux secteurs, il ouvre la voie aux autres qui peuvent lui emboîter le pas. Nivedita Nathoo conclut que les gens passent trop de temps à résoudre leurs problèmes dans une société qui est rongée par les fléaux, donc ils n’ont pas le temps de voir si l’économie se démocratise ou pas.