Interview

Koomara Venkatasamy : «Tous les partis au pouvoir deviennent grisés par le pouvoir»

Nées à la faveur d’une actualité politique marquée par des scandales et une certaine impuissance des dirigeants, les 'think tanks' sont-elles en mesure de provoquer une prise de conscience citoyenne ?

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Le point avec Koomara Venkatasamy.

« Notre système n’enseigne plus les valeurs universelles, l’humanisme, le respect de soi et de l’autre, la discipline, la sincérité, de même que les valeurs républicaines »

Koomara Venkatasamy estime que la réflexion et le discours ne suffisent pas pour que ce type d’association soit efficace. « Toute critique du système doit prendre appui sur la connaissance du mécanisme qui le régit, sinon, on se perd en conjectures », fait-il valoir.

Pourquoi Think Mauritius ?

En 2000, lorsque Think Mauritius voit le jour, elle est l’aboutissement de longues réflexions de quelques personnes, dont Raja Pillay, feu Dan Bundhoo, ainsi qu’un ex-médecin légiste et un économiste. Leur constat est que l’administration des affaires publiques a échappé des mains de l’alliance politique au pouvoir à ce moment-là.

« L’île Maurice faisait face à une profonde crise systémique locale et mondiale qui affectait le tissu économique, social et culturel, on ne pouvait plus continuer comme avant, sur le même modèle de développement qui engendrait la corruption, le manque de confiance dans les institutions, l’insécurité, le chômage », explique Koomara Venkatasamy.

Les membres de Think Mauritius attribuèrent cette situation à l’incapacité des dirigeants politiques, l’incapacité de proposer une refonte politique ainsi que des actions destinées à traiter ces problèmes.

« Ce qui importait pour nous, c’était de bâtir une meilleure société avec l’approfondissement de la démocratie, la liberté et la justice au sens large du terme. On était déjà conscient qu’aucun 'think tank' ne peut se contenter de discours et de documents ».

L’espoir naîtra après les élections législatives de décembre 2014. « Mais rien n’avait changé. On a eu droit aux discours sociaux durant la campagne électorale, et dès le début de 2015, avec l’affaire BAI, on a assisté à une gestion calamiteuse et revancharde. La suite a été une succession d’autres scandales, ce qui nous a donné raison quant à la nécessité d’un réveil citoyen. »

Action citoyenne

Dans leurs réflexions et dans leurs actions, les membres de Think Mauritius indiquent la nécessité de la prise en compte de l’opinion du citoyen et la recherche de solutions avec sa participation.

« Grâce à l’expérience de chacun d’entre nous, avec diverses composantes de la population, et le fait que chacun ait exercé dans des différentes professions, nous avons pu recueillir une masse de données qui ont servi à élaborer des réflexions qui trouvent leur validité dans les réalités de Maurice », explique-t-il.

« Par exemple, nous nous sommes rendu compte que le citoyen se tourne vers des élus de sa communauté à des fins personnelles et non par pure affinité communautariste. Sir Anerood Jugnauth a été platement battu dans sa propre circonscription, dans le passé, et plus récemment, Navin Ramgoolam, à Triolet. Cela signifie que les Mauriciens peuvent avoir un comportement rationnel, civique et national lorsqu’ils observent que l’île Maurice est en danger », estime-t-il.

Pourquoi un Think Tank ?

« Nous nous sommes donnés pour mission de promouvoir une île Maurice meilleure, mais pour y parvenir il faut d’abord ‘think of the box », explique Koomara Venkatasamy.

« Il fallait aussi mettre de côté le milieu social, qui a façonné nos opinions. Parce nos réflexions s’adressent à la population, il fallait se mettre au niveau du peuple, comprendre son état d’esprit, ses attentes et ses interrogations », ajoute-t-il.

« C’est un travail en profondeur qui nécessite un engagement et une veille constants. On doit suivre les décisions et projets de l’État et du secteur privé. Il faut être en mesure de décrypter les détails de leurs actions afin de comprendre leurs impacts. »

‘Resource Persons’

Selon Koomara Venkatasamy, sans une diversité de professionnels en son sein, tout 'Think Tank' généraliste louperait ses objectifs. « C’est un gros travail que de parvenir à réunir des professionnels de tout horizon pour un travail qui n’est pas rémunéré, mais on a pu le faire parce que notre démarche était apolitique. Nous avons aussi pu obtenir de nouvelles adhésions grâce à notre présence sur les radios privées. »

« Nous avons toujours évité de présenter des solutions miracles ou de faire croire que nous détenions la vérité. En fait, toutes nos actions sont destinées aux citoyens, auxquels nous nous employons à donner des outils de réflexion. Nous leur disons que le gouvernement, c’est vous. Grâce à vos votes, vous choisissez vos élus, qui sont payés par vous, à travers les impôts. Donc les élus vous doivent tout », fait-il ressortir.

Développement : réformer ou révolutionner ?

Think Mauritius s’est toujours gardé de toute réflexion extrême ou de démagogie. « Notre modèle de développement n’est pas pire qu’ailleurs, mais il faut qu’il soit constamment questionné pour éviter des dérives. Nous ne sommes pas dans un système capitaliste sauvage ni dans une société collectiviste où l’État ou un parti contrôle tous les leviers de pouvoir. Toutefois, il faut une vigilance constante pour interdire toute velléité de dérive pouvoiriste. Il y a dix ans, nous disions déjà que le pays allait mal, mais en 2014, l’alternance n’a rien changé. Elle a peut-être fait pire. Où est l’erreur ?

Nous pensons que tous les partis qui se succèdent à la tête de l’État, deviennent grisés par le pouvoir, à un moment donné et perdent le sens des priorités. L’alliance au pouvoir, sans aucun doute, a mis la barre trop haute par rapport à ses véritables moyens de rendre Maurice plus agréable à vivre. L’exemple du métro express en est une éclatante illustration. À ce jour, personne ne connaît l’impact de ce moyen de transport sur les régions qu’il desservira. On ne sait pas si les personnes âgées et les étudiants payeront leurs tickets et à quoi serviront les autobus. Il n’existe aucune étude technique sur ce projet, alors qu’on sait que le financement sera assuré par l’argent des consommateurs. »

Développement et impact sur l’environnement

Un des défis majeurs auxquels se heurteront les décideurs locaux sera la préservation de l'environnement, indique Koomara Venkatasamy. « Aujourd’hui, les touristes et les investisseurs étrangers accordent une attention particulière à l’intérêt que porte tout gouvernement à la préservation de l’environnement. Les populations américaines et européennes, de même que de certains pays de l’Extrême-Orient ont tous adhéré à des normes contraignantes en matière de protection de l’environnement. Maurice est lui aussi signataire d’un certain nombre de conventions dans ce sens, mais elles ne sont pas appliquées ».

Pour notre interlocuteur, toute prise de conscience trouve son fondement dans le système éducatif et les valeurs que celui-ci transmet. « Notre système n’enseigne plus les valeurs universelles, l’humanisme, le respect de soi et de l’autre, la discipline, la sincérité, de même que les valeurs républicaines. Mais il faut avant tout se demander si l'enseignant est lui-même formé à ces enseignements. »

 

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