Jocelyn Chan Low : «L’Église a su apaiser la fronde suscitée par l’affaire Soodhun»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Jocelyn Chan Low 

L’intervention de l’Église catholique, à travers le cardinal Piat, a apaisé une tension populaire qui aurait pu mal tourner. L’universitaire et observateur politique Jocelyn Chan Low est d’avis que ce « move » a eu pour effet que le chef du gouvernement réclame la démission de Showkutally Soodhun comme ministre.

« Sans la complicité des institutions clés, la drogue n’aurait pas pris autant d’ampleur »

Les propos, qualifiés d’incendiaires, de Showkutally Soodhun ont fait le buzz sur la Toile…
Selon ce qu’a déclaré, au plus vif des événements, Ivan Collendavelloo aux médias pour prendre la défense de Showkutally Soodhun, son collègue tenait une conversation privée, qui a été ébruitée pour des raisons électoralistes. Il se trompe lourdement. Soodhun a tenu ces propos en tant que ministre au cours d’une réunion officielle dans le bureau du ministère. Dans le cadre de ses fonctions, il a tenu des propos extrêmement graves et blessants vis-à-vis d’une frange importante de notre population.

Le Premier ministre a, au départ de l’affaire Soodhun, déclaré que le dossier était entre les mains de la police et qu’il attendait les conclusions de l’enquête avant de prendre une décision…
Le Premier ministre a agi en légaliste avec, en tête, une autre partielle sur les bras au no 15, après celle du no 18. Pravind Jugnauth et son gouvernement ont peur d’affronter l’électorat. Le PM craint surtout une remontée du Parti Travailliste (PTr) et un retour de Navin Ramgoolam aux affaires.

Le PM a, quand même, tranché dans le vif en demandant à Soodhun de démissionner…
Que s’est-il passé entre mardi et vendredi et qu’est-ce qui a changé depuis ? A-t-il réagi après la déclaration de Xavier-Luc Duval, qui a affirmé qu’il détenait d’autres informations impliquant Soodhun ? Je présume que la peur de soulèvements populaires, avec en filigrane le malaise créole et les efforts d’une communauté à se départir d’une étiquette qu’on lui colle au dos, ont poussé le Premier ministre à agir. La sanction devrait aussi venir du MSM en tant que parti.

Voulez-vous dire que Soodhun doit aussi démis-sionner en tant que député ?
Si j’étais un électeur de la circonscription no 15, quels auraient été mes sentiments vis-à-vis de Soodhun qui me représente en tant que député au Parlement ? Soodhun doit démissionner pas seulement en tant que ministre, mais également comme député.

« Trois ministres ont été piégés par la technologie »

L’Église catholique a pris une position ferme en condamnant Soodhun. Cela a-t-il pesé lourd dans la décision du PM à l’égard du no 4 du gouvernement ?
Il était important que l’Église catholique, qui est le leader spirituel de cette communauté, prenne position. L’épisode de Kaya est encore vivace. L’Église a donné un sens de direction à une réaction populaire qui pouvait être incontrôlable. Elle a su apaiser cette fronde, tout en acculant Soodhun à la démission. Sa prise de position aurait été valable pour n’importe quelle confession religieuse qui se serait sentie profondément blessée par de tels propos.

Revenons aux écarts de langage de certains de nos élus. Où s’arrêter ?
On connaît le franc-parler d’un de nos élus. Ce qu’il a dit, il l’a fait par dépit. Mais ce n’est certes pas de la même dimension que Soodhun.

Selon certains au gouver-nement, on a voulu piéger Soodhun politiquement. Partagez-vous cet avis ?
Ce qu’a dit Soodhun est stéréotypé. Ils sont nombreux à tenir un langage en privé et un autre en public.

Qu’est-ce qui a changé ?
Ce qui a changé la donne est l’avènement de la technologie, les réseaux sociaux, les portables intelligents, les radios privées. L’espace public s’est élargi et les politiciens ne l’ont pas encore compris, ils conservent les anciennes pratiques qui ne cadrent plus à la réalité actuelle. On a eu Raj Dayal, Ravi Yerrigadoo, le Parliamentary Private Secretary Tarolah et maintenant Showkutally Soodhun. Trois ministres piégés par leur inculture politique face à la technologie.

Mais la technologie aide à mettre en lumière certains travers…
Effectivement, la technolo-gie a montré à ceux qui veulent jouer au Docteur Jekyll et Mr Hyde que ces temps-là sont révolus. Sinon…

Abordons la partielle au no 18. L’absence du MSM était-il prévisible ?
Le gouvernement sait que le protest vote est fort et qu’une telle partielle représente un danger, d’où son absence.

Le MMM a déclaré que, désormais, le match se joue entre les mauves et le PTr. Quel sera l’enjeu pour chacun des partis ?
Si le PTr remporte la partielle, le paysage politique sera bouleversé, signifiant un retour des rouges et de Navin Ramgoolam. Ce sera une reconquête du pouvoir pour ce parti. Si Arvin Boolell gagne, il faut s’attendre à un effet domino ailleurs, malgré les casseroles que traîne Navin Ramgoolam. Son leadership ne sera nullement contesté du fait qu’au PTr, cela se règle à l’interne, pas comme au MMM.

Et une victoire du MMM ?
Si Nita Juddoo est élue, cela conforterait la stratégie des mauves d’aller seuls aux prochaines législatives ou de se présenter en position de force dans toute alliance électorale. Ce sera aussi le moment de rebondir politiquement pour le MMM après sa défaite de décembre 2014. Donc, l’enjeu pour le MMM est tout aussi grand.

Un autre volet d’actualités brûlantes relève des travaux de la Commission d’enquête sur la drogue. Les révélations qui sont faites vous interpellent-elles ?
Sans l’appui des institutions, la drogue n’aurait pas pris autant d’ampleur. Il est clair qu’il existe une complicité de haut niveau entre des institutions clés du pays, comme la police, la prison et surtout, de certains du barreau. La commission Lam Shang Leen a révélé ce que tout le monde disait tout bas. La drogue est comme ce dragon à plusieurs têtes. Vous en coupez une, voilà qu’une autre fait surface. Il est difficile de couper le cordon ombilical de la drogue, car il prend ses racines dans les plus hautes sphères de l’État.

On a su que l’argent de la drogue a été utilisé pour financer des partis politiques ou des individus faisant de la politique. L’ex-juge Lam Shang Leen a le mérite, avec ses deux assesseurs et l’équipe qui fait le desk work, de mettre le doigt là où ça fait le plus mal. Il a touché la mafia dans son antre et cela devrait faire mal.

Et les « Paradise Papers », cela vous dit quoi ?
Ceux qui ont magouillé, et dont les faits sont avérés, l’ont fait à travers des loop holes qui existeraient dans nos législations. C’est une leçon que les instances régulatrices doivent tirer pour éviter cette perception qu’il y a connivence en haut lieu.