Eric Ng, économiste : «Un investisseur ne souhaite pas qu’un GM cède sous la pression populaire»

Par Pradeep Daby O commentaire
Eric Ng

Éric Ng, économiste, dresse un tableau sombre de la gestion économique des affaires du pays car, selon lui, il n’y a aucun sens de direction aux Finances. « Le fait est que nous n’avons pas un ministre des Finances à plein temps », fait-il valoir.

À presqu’un mois de la fin de 2017, comment se porte, selon vous,  l’économie mauricienne ?
Pas vraiment mieux par rapport à 2016, au regard du taux de croissance. Durant ces trois dernières années, on avait misé sur une croissance de 4 %, chiffre avancé par la Chambre de Commerce. Finalement on est resté en-dessous. MCB Focus avait, dans un premier temps, prévu 3.6 %, avant de réviser le chiffre à la baisse. Depuis trois ans, on n’arrive pas à faire mieux, l’économie stagne. On se contente de ‘fire fighting’. Le gouvernement ne s’attaque pas aux problèmes économiques, sauf lorsqu’il y a urgence.

Il faut se rappeler que l'on avait lancé avec fanfare une nouvelle stratégie d’exportation. Mais où en est-on ? A-t-on mis en œuvre cette stratégie, afin d’encourager les exportations  qui continuent de baisser ? Il faut aussi suivre les effets du Brexit. Certes, le textile a connu une croissance de 1 % et en septembre, on a vu la mise sur pied de l’Exchange Support Scheme pour soulager les exportations après la dépréciation de la roupie. Mais, on doit s’attendre aux conséquences de la disparition des quotas sucriers. À Maurice même, les planteurs doivent trouver d’autres sources de revenus.

À quoi attribuez cette stagnation dont vous faites mention ?
Le fait est que nous n’avons pas un ministre des Finances à plein temps. Je ne sais pas si Pravind Jugnauth s’occupe des dossiers économiques, il se disperse dans tous les sens, donne de son temps aux associations socioculturelles. Il se comporte davantage comme un chef de parti et ne donne aucune suite aux problèmes économiques. Je ne parle même pas de la récente actualité sur le plan politique qui est de nature à déstabiliser le gouvernement.

Je crois que le Premier ministre dépense son énergie à régler les problèmes politiques, plutôt que d’avoir à l’esprit les problèmes économiques. Il aurait fallu un ministre qui traite les dossiers durant la semaine, qui consulte régulièrement les opérateurs économiques, participe et apporte un souffle aux débats économiques plutôt que de se laisser diriger par les syndicalistes. Sans un ministre aux Finances, il n’y a pas de directive.

«Avec les résultats de l’élection partielle à Belle-Rose/Quatre-Bornes, le pays sera en campagne électorale en 2018.»

Quel est le mood dans le secteur des affaires ?
Je pense que les entrepreneurs ressentent cette absence de réponses aux interrogations qui se posent déjà concernant le Brexit, la compétition internationale. Un an après les élections de 2014, le Premier ministre et le ministre des Finances, qui avaient promis de rééditer le miracle économique, sont partis. Puis, il y a eu l’affaire BAI, qui a empoisonné le climat économique et envoyé de mauvais signaux, car la BAI était un grand groupe engagé dans l’assurance et les finances.

Il y a eu aussi la tentative d’arrêter le DPP. Tout cela a créé un climat malsain et pris beaucoup de temps pour ramener la sérénité. Mais, ensuite, en 2016, on a vu le départ du PMSD du gouvernement et quatre départs au sein de la majorité gouvernementale. Évidemment, si l’on a un gouvernement qui n’inspire pas confiance, aucun investisseur ne viendra, d’autant qu’il souhaite un climat de paix sociale.

Tout investisseur souhaite qu’un gouvernement ne cède pas sous la pression populaire et démagogique, mais un gouvernement aux abois serait tenté d’écouter les syndicats davantage que les patrons. Les entrepreneurs n’auront pas envie d’investir ou de recruter si le gouvernement impose des compensations et salaires qui dépassent leurs capacités de payer. À Maurice, tout au long de l’année, on ne parle que de salaires, alors qu’il faut aussi mettre l’accent sur la productivité, le manque de compétences, de main-d’œuvre, la fuite de cerveaux, la diversification industrielle, le Brexit.

Le montant du salaire minimum et celui de la compensation salariale occupent l’actualité. Quel est votre regard sur le sujet ?
En avril 2018, on a introduit le paiement de l’impôt négatif avant le salaire minimum. Des critères ont été déterminés en fonction des revenus pour les familles éligibles au paiement de l’impôt négatif, mais à ce jour, on ne sait pas où se situe le salaire minimal. Déjà, j’avais des appréhensions concernant un éventuel clash entre le paiement de l’impôt négatif et le salaire minimum. C’est arrivé. Cela traduit l’absence de cohésion, de choix de la part du gouvernement, lequel gouverne en fonction des pressions des lobbies. Ce gouvernement a-t-il une vision propre, peut-il vraiment appliquer une mesure dans l’intérêt économique du pays ?

Où se situe le véritable problème de ce gouvernement ?
Il y a une instabilité inhérente en son sein, avec des députés qui menacent de démissionner. Le Premier ministre ne parvient pas à se concentrer sur les problèmes économiques.

La relance des PME est bien engagée ?
Les aides à l’exportation existent et SME Mauritius peut trouver des marchés extérieurs, en Afrique surtout. Mais, je crois qu’il ne faut pas chercher à s’y implanter, il faut davantage se concentrer sur le rehaussement et à la diversification de nos produits. Il faut établir la distinction entre les PME familiales qui ont réussi grâce à la débrouillardise et les PME industrielles, dont les chiffres d’affaires avoisinent Rs 50 millions et qui, elles, doivent mettre l’accent sur l’exportation en raison de l’étroitesse de notre marché domestique. Il faut arriver à tirer profit de notre appartenance aux blocs régionaux comme la SADC, et le Comesa où il n’existe pas de droits de douane.

Ce gouvernement semble se focaliser sur le Metro Express. Est-ce que  ce chantier promet beaucoup d’emplois aux Mauriciens ?
Je ne crois pas, car la plupart de la main-d’œuvre sera indienne. La structure du Metro Express, elle-même, sera composée de rails, aussi je ne vois pas comment ce chantier générera-t-il beaucoup d’emplois. Il reste cependant des interrogations : comment va-t-on former les employés des autobus au travail dans ce métro et comment seront organisés les feeder buses ? En fait, ce métro donnera plutôt lieu à des problèmes annexes. Je crains que le projet ne retienne plus l’attention du gouvernement que d’autres questions tout aussi cruciales.

Comment le gouvernement peut-il redresser la barre ?
Je ne m’attends pas à mieux, en 2018. Avec les résultats de l’élection partielle, à Belle-Rose/Quatre-Bornes, le pays sera en campagne électorale en 2018. Les leaders des partis politiques du gouvernement auront la tête dans les alliances et arrangements électoraux. Si Arvin Boolell gagne cette élection, l’année 2018 sera plus politique qu’économique. On aura un budget de continuité avec des mesures structurales.