Embouteillages - Covoiturage : l’idée fait-elle son chemin ?

Par Mélanie Valère Cicéron O commentaire
Embouteillages

Il y a des embouteillages monstres depuis que les travaux de construction du Metro Express ont débuté. Quelle est la solution ? Cela signifie-t-il qu’il y a trop de véhicules sur nos routes ? Comment en réduire le nombre ? Doit-on songer au covoiturage ? La question fait débat sur les réseaux sociaux.

Depuis une semaine, les automobilistes ou autres usagers de la route sont très affectés par les travaux liés au projet Metro Express. Ils doivent prendre leur mal en patience tous les jours, car certaines routes sont fermées et la circulation est dense. « Le matin comme l’après-midi, on éprouve beaucoup de difficultés à circuler dans la capitale. Je quitte chez moi avec une heure et demie d’avance et je ne suis même pas sûre de rentrer à l’heure au bureau. Pendant toute une semaine, j’ai dû demander la permission de quitter plus tôt, sinon je risquais de ne pas arriver à la crèche avant la fermeture », explique Anita Bundhun qui travaille à Port-Louis. Elle est inquiète pour les jours à venir, surtout après la déclaration du ministre Nando Bodha.

La semaine dernière, le ministre des Infrastructures publiques a affirmé qu’il y aura encore d’autres travaux et que les automobilistes doivent se préparer à affronter des difficultés au niveau de la circulation. Il a avancé que toutes les autorités travaillent de concert pour soulager toute la population, mais il a demandé la coopération de tous les Mauriciens et des automobilistes. Il a suggéré qu’ils optent pour le covoiturage afin de diminuer la congestion routière.

Une suggestion qui divise. Tant bien que mal, certains avancent qu’ils ont déjà mis en pratique le covoiturage, tandis que pour d’autres, ce n’est pas la solution. Sur les réseaux sociaux, cette option a été vivement commentée. Une des internautes avance : « Ma voiture est ma bulle. C’est mon espace privé pour me rendre au travail et en revenir. Je ne me vois pas la partager au quotidien avec quelqu’un d’autre. »

Un autre internaute estime qu’il faudrait essayer et le faire à tour de rôle : « Si deux personnes ont leurs voitures, elles peuvent, à tour de rôle, voyager ensemble dans un seul véhicule. » D’autres disent que si le gouvernement souhaite vraiment encourager le covoiturage, des mesures, telles qu’une voie « réservée aux voitures avec plus de quatre passagers », doivent suivre. 

La différence avec les taxis marrons

Un préposé de la National Transport Authority (NTA) explique que c’est illégal pour quelqu’un de prendre de l’argent à une personne pour un trajet en voiture s’il ne détient pas de permis de taxi. Pratique illégale à laquelle s’adonnent les taxis marron.

Cependant, Yvan Thonton, qui véhicule tous les jours deux collègues, trouve qu’il faut être juste : « Je viens à Port-Louis tous les jours et j’ai deux collègues qui habitent non loin de chez moi à Rose-Hill. Je les prends en chemin et on va jusqu’au bureau tous les jours, mais ils ont tenu tous les deux à contribuer pour les frais d’essence. Je trouve que c’est normal finalement. Pourquoi devrais-je mettre ma voiture à la disposition des autres pendant une année ? Une voiture ne roule pas uniquement avec de l’essence. Elle implique d’autres frais. C’est vrai, qu’ils viennent avec moi ou pas, je fais le même trajet et j’ai les mêmes frais. Mais quand tu dis à tes collègues que tu sors à telle heure et que tu sais que tous les matins ils viennent avec toi, c’est quand même une grande responsabilité. »

Est-ce qu’une contribution de co-passagers dans le cadre du covoiturage est légale ? Le préposé de la NTA avance : « Écoutez, toute forme de paiement est illégale, mais on comprend que certaines personnes veulent contribuer pour le trajet. Cependant, nous différencions les taxis marron d’une autre façon. Eux ils travaillent pour faire des profits. C’est cela que nous condamnons. »


Alain Kistnan - Secrétaire de l’Union of the Bus industry workers : « Nous ne sommes pas prêts pour ce concept »

Alain Kistnan n’est pas contre le covoiturage. Cependant, il estime qu’il faut voir les choses de manière objective et ne pas faire des propositions qui sont loin de coller à la réalité mauricienne. « Depuis les années 80, nous avons produit des rapports pour prédire les problèmes de circulation. Si l’idée du covoiturage n’est pas mauvaise, il faut néanmoins accepter le fait que nous ne sommes pas prêts pour cette formule. »

Le secrétaire de l’Union of the Bus industry workers ajoute que les Mauriciens ne veulent pas forcément partager leurs voitures avec leurs collègues, surtout sur une base régulière. « Un manager ne prendra pas un Attendant dans sa voiture de luxe tous les matins. Les gens, aujourd’hui, utilisent leurs voitures pour aller quitter leurs enfants à l’école. Ils ne peuvent donc pas s’engager auprès d’autres personnes pour les transporter, alors qu’ils ont déjà tellement de responsabilités envers les membres de leur famille. »

Il dit qu’il faut soumettre la question du covoiturage au débat. « Sakenn pou dir mo loto sa. Mo pa aste loto pou lezot. Je pense qu’en ces temps difficiles, il faudrait que les employeurs se montrent plus compréhensifs envers leurs employés. »

Manoj Rajkumar secrétaire de la Driving School instructors federation : « L’idée comporte beaucoup d’avantages »

Pour Manoj Rajkumar, le covoiturage est une pratique qui fait déjà partie de nos habitudes. « Cela fait plusieurs années que nous sommes confrontés à de gros problèmes de circulation et certains automobilistes n’ont eu d’autre choix que de se tourner vers le covoiturage. On n’a pas eu à le leur dire. Ils n’ont pas attendu qu’on leur demande de le faire. Ils se sont tout simplement rendu compte qu’ils seraient eux-mêmes pénalisés. Ils ont donc choisi une option efficace », fait-il ressortir d’emblée.

Le secrétaire de la Driving School instructors federation précise que le covoiturage comporte de multiples avantages. « Il aide à lutter contre la fatigue au volant quand deux personnes conduisent à tour de rôle la voiture de l’autre. Elles perdent également moins de temps dans les embouteillages. »

Comment accepter qu’un étranger fasse le trajet avec soi dans sa voiture ? « Le covoiturage, ce n’est pas comme le taxi marron. Vous n’allez pas vous arrêter à tout bout de champ pour faire monter quelqu’un dans votre voiture. Ce sont surtout des collègues et des voisins qui voyagent ensemble. Il s’agit de personnes que vous connaissez déjà, qui ont parfois les mêmes centres d’intérêt ou des affinités. C’est sûr que vous ne voyagerez pas avec un inconnu. »

Manoj Rajkumar constate qu’il y a à peine deux personnes dans bon nombre de véhicules sur l’autoroute. Il suffirait, selon lui, que chaque automobiliste accueille une personne pour faire la différence.


Opinions

Clendy Mauree : « Il est considéré comme taxi marron à Maurice »

« En Europe, le covoiturage est une pratique courante. À Maurice, il est malheureusement considéré comme le taxi marron. C’est vraiment dommage. Les autorités sont contre les taxis marrons, mais dans certains endroits, ce système aide vraiment les citoyens. Dans la région de l’Ouest, par exemple, les autobus se font très rares ou ne passent pas à des horaires réguliers. Le matin, c’est un véritable calvaire pour se rendre au travail. Des personnes sollicitent l’aide de chauffeurs de van pour les transporter jusqu’à la capitale. Le chauffeur risque gros en faisant cela. »

Raffick Joosub : « Il faut encourager les moyens de transport écolo »

« Je pense qu’il faut encourager le covoiturage, mais aussi d’autres moyens de transport écologiques. Pour les petites distances, il faut, par exemple, privilégier le vélo. Aujourd’hui, quand quelqu’un sort de chez lui pour aller acheter du pain à la boulangerie du coin, il ne va ni à pied ni à vélo ; il y va en voiture. Il faut donc éduquer les gens aux transports écologiques. Cela aura non seulement des effets positifs sur l’environnement, mais aussi sur la santé. Faire du vélo et marcher, cela peut vraiment aider les gens. Il faut donc communiquer de façon différente et ne pas parler des bienfaits pour le pays, mais des avantages pour chaque citoyen. »

Didier Grégoire : « Que l’exemple vienne d’en haut »

« On nous bombarde trop souvent avec des mesures sans qu’elles ne soient mises en pratique. Pourquoi les ministres doivent-ils tous circuler sur nos routes avec des escortes à chaque sortie, alors que nous, nous attendons dans une longue file d’attente et on nous devons nous écarter pour les laisser passer. On vient nous parler de covoiturage. Je pense que ces personnes ne savent pas de quoi elles parlent. Elles ont elles-mêmes des chauffeurs pour les membres de leur famille. Leurs enfants, par exemple, ne voyagent pas en transport commun. Il faudrait qu’ils viennent prendre l’autobus avec nous un matin pour vraiment comprendre les problèmes d’embouteillages qui prévalent dans le pays. »

Yovan Umrit : « Pourquoi ne pas introduire l’application UBER à Maurice ? »

« Le covoiturage n’est pas une mauvaise idée en soi. Il devrait être encouragé. Cependant, il faudrait que ce soit plus organisé et planifié pour que les gens adhèrent à ce principe. Je pense qu’il serait judicieux d’introduire un système similaire à l’application UBER (qui met en relation des chauffeurs-partenaires et des passagers dans le cadre d’un service de transport rémunéré ; NdlR) C’est une méthode qui fonctionne bien dans d’autres pays. Pourquoi pas chez nous ? Il suffit d’enregistrer tous ces chauffeurs de taxis marrons pour qu’ils travaillent de manière légale. Ce système créerait des emplois. C’est une manière sécurisée de voyager. On devrait faire un essai. Si les gens font confiance au système, ils suivront. »