Christina Chan-Meetoo : «Les politiciens et la presse jouent au Muppet Show»

Par Jean Claude Dedans O commentaire
Christina Chan-Meetoo

Elle ne s’étonne guère de la montée d’adrénaline de certains politiciens à l’égard de la presse qui joue, volontairement, ce petit jeu. Pour Christina Chan-Meetoo, chargée de cours en communication à l’Université de Maurice, ce n’est rien de moins qu’un Muppet Show, mais de mauvais goût.

Comment expliquer cette montée d’adrénaline de la part de nos politiciens ces derniers temps ?
C’est un phénomène qui n’est pas nouveau à Maurice. Sous tous les gouvernements, on a vécu cette montée d’adrénaline, mais cette posture n’est pas le seul apanage des gouvernants, mais également de l’opposition du jour. C’est comme le jeu du chat et de la souris, c’est un rythme de notre paysage médiatique. Je ne connais aucun régime où il n’y a pas eu de querelles entre journalistes et politiciens. C’est comme une télénovela qui devient lassante avec le temps, car on nous ressert le même menu à chaque fois. Il faut reconnaître qu’il n’y a jamais eu d’arrestations après ces échanges, mais cela relevait plus de la confrontation verbale, on brûle les journaux par exemple.

Nos politiciens n’accepteraient pas des questions dites dérangeantes ?
Agir de la sorte fait partie de l’ADN des Mauriciens. Pousser les politiciens fait partie du rôle des médias et c’est de la pub gratuite, une manne tombée du ciel, si les politiciens réagissent mal à certaines questions. Je le répète, on en a assez, car on n’est pas au stade d’une démocratie mature. Il faut que les médias aillent plus loin au lieu de rester cloîtrés dans la confrontation. Quand quelqu’un devient leader, il ne peut être totalement transparent, car il devient un autocrate en puissance. Il faudrait plutôt s’engager dans des débats non-passionnels. On constate qu’ici, on s’amuse, on se délecte des confrontations.

Un show, selon vous ?
C’est un show pathétique joué par les deux camps, c’est presque du Muppet Show ou un retour au cirque romain que jouent les politiciens et la presse. La presse aime bien les phrases assassines, cela fait vendre.

Est-ce dans la normalité des choses qu’un ministre choisisse quels titres de presse peuvent couvrir ses activités officielles ?
Si tel est le cas, il n’est pas normal qu’un ministre porte son choix sur tel ou tel titre de presse, car les journalistes partagent tous la même carte de presse officielle.

Parlons des cellules de communication des ministres. C’est presque toujours un silence assourdissant de leur part. Paradoxal ?
Si les responsables de communication des ministres ont choisi de faire l’impasse sur des informations et agissent de façon délibérée, on n’y peut rien. Ce sont des choix stratégiques. Aucun gouvernement au monde n’a une cellule de communication parfaite. Il y a une tendance mondiale où il y a des personnes dans des postes de responsabilité qui ne sont pas prêtes à jouer la transparence. Par exemple, Donald Trump choisit des questions venant des journalistes de son choix. Heureusement qu’on est dans une ère où les informations sont disponibles sur plusieurs plateformes.

Ce qui n’est pas le cas du contenu des accords et contrats signés par le gouvernement, comme le Metro Express…
Pour ce qui est du Metro Express, la demande de transparence est légitime de la part du public qui a besoin d’une transparence. Mais, techniquement et légalement, les gouvernants n’ont aucune obligation de rendre publiques ces informations avec l’absence d’une Freedom of Information Act. En revanche, une tonne d’informations formelles sont disponibles volontairement sur des sites de certains ministères et organismes parapublics mais qui ne sont pas très user friendly, il faut le reconnaître. On doit juste savoir fouiller, dénicher et décoder les documents en PDF. C’est assez étonnant dans le contexte dans lequel nous vivons.

Quand quelqu’un devient leader, il devient un autocrate en puissance»

Dans ces cas-là également, il y a le choix volontaire des gouvernants de décider des informations qu’ils veulent bien vendre au public. Cela ne s’apparente-t-il pas à de la tricherie ?
Tant qu’on n’aura pas cette Freedom of Information Act, il faut faire avec, faute de mieux. J’estime qu’il est temps d’interroger le système et revoir le manuel des fonctionnaires et l’Official Secrets Act.

On en parle depuis des lustres de cette Information of Freedom Act. Y a-t-il une volonté politique pour aller dans ce sens ?
Il faut reconnaître qu’il y a eu une petite avancée en termes de volonté politique. Le gouvernement est signataire de l’African Commission for Human and People Rights qui est sous l’égide de l’Union africaine (UA). Le Conseil des ministres de ce gouvernement a fait savoir dans un document officiel que Maurice s’engage à introduire une Freedom of Information Act. Il est également fait mention qu’une ébauche est en préparation, sûrement par le Parquet. Les États-membres ont le devoir de soumettre un rapport chaque cinq ans pour faire savoir si les choses bougent dans la bonne direction.

N’est-ce pas simplement pour épater la galerie ?
Le document envoyé à l’Union africaine fait mention, noir sur blanc, que Maurice s’achemine vers cette loi et c’est la première fois que ce move a l’air sérieux. Année après année, régime après régime, tous promettent cette Information of Freedom Act dans leur manifeste électoral. Toutefois, il y a un bémol : avec une telle législation, il nous faut des fonctionnaires formés et préparés pour jouer le jeu démocratique.

Qu’en sera-t-il des informations dites confidentielles ?
Il y a des informations sur la vie privée et la sécurité nationale qui vont demeurer confidentielles, et c’est tant mieux. Mais, toujours est-il qu’on note des progrès dans le bon sens. Comme toute loi est appelée à évoluer, la Freedom of Information Act ne dérogera pas à cette règle, comme l’Afrique du Sud qui considère actuellement quelles informations sont de nature confidentielle et pas.

On n’échappe pas au tri au millimètre près…
Un tri est obligatoire, sinon on pourrait voir étalées sur la place publique des données privées. Prenons l’exemple d’un drone qui vole au-dessus d’un quartier résidentiel. Sait-on qui le pilote et pour quel motif ? Si une personne est en petite tenue chez elle, ce drone a-t-il le droit de capter l’image ? Cela friserait du voyeurisme. Car, un drone est l’équivalent d’une récolte d’informations. Il faut des balises.

Quand on parle de la Freedom of Information Act, est-ce que cela va de pair avec la régulation de la presse ?
Mon souhait serait qu’il y a la liberté de l’information et un dépoussiérage du rapport Robertson. Il parle d’autorégulation de la presse. Que constatons-nous ? On guérit les symptômes mais jamais les causes. Même si la presse n’est pas un produit commercial comme un autre, elle doit s’exposer à de l’autocritique pour s’améliorer et mettre en pratique un code d’éthique, pas uniquement pour la galerie.