Ashok Subron, syndicaliste : «L’architecture économique doit être revue»

Par Vel Moonien O commentaire
Ashok Subron

Principal animateur du mouvement de gauche Rezistans ek Alternativ, Ashok Subron porte un regard critique sur l’orientation politique et économique du pays. Il parle de menaces en raison des dérives  et des vaines promesses qui ont fini par saper la confiance de la population envers les dirigeants. Entretien.

Le cardinal Maurice Piat s’est exprimé sur le projet de Metro Express et appelle à un développement à visage humain. Que vous inspire son homélie ? 
C’est une bouffée d’air frais. Son discours contraste avec celui du gouvernement qui, lui, pratique l’unilatéralisme. Que ce soit au niveau du projet
Metro Express, de l’adoption d’un modèle de développement reposant sur l’accaparement de biens publics ou de l’imposition d’une main-d’œuvre bon marché.

Le message de Mgr Piat tranche aussi avec la politique prônée par l’élite économique, celle-là même qui sévissait à l’époque du père Laval. Depuis les émeutes de février 1999, il y a eu une évolution quant à la réflexion des hommes religieux. Elle s’inscrit dans la ligne adoptée par le pape François vis-à-vis du capitalisme.

Nous sommes arrivés à un point où nous devons remettre en question une architecture économique qui nous a été imposée depuis l’Indépendance. Si nous ne prenons pas garde, nous allons droit vers le gouffre. Certains doivent sérieusement s’interroger sur les points soulevés par Mgr Piat.

L’élite économique que vous mentionnez souhaite geler les indemnités salariales dans l’industrie sucrière, mais investit massivement ailleurs. Comment expliquez-vous cette dissonance ?

Il n’y rien de nouveau sous les cocotiers. Les sucriers ne seront pas directement affectés par la baisse du prix du sucre. Ce qu’ils perdent est compensé par ce qu’ils touchent à travers la production électrique et les permis décrochés pour la réalisation de Smart Cities. Ils ne paieront pas de taxes jusque sur un interrupteur.

Le métro-léger et les Smarts Cities symbolisent le déphasage entre
les aspirations du peuple et celles du gouvernement. »

Les sucriers vont mettre encore une fois les fluctuations du prix du sucre sur le dos des travailleurs. Ce sont ces derniers et les petits planteurs qui sont, en fait, les plus touchés. S’ils persistent à vouloir ne pas payer de compensation, ils risquent de faire face au même soulèvement qu’en 2014.

Vous êtes aussi le négociateur des travailleurs du transport en commun. Que va générer le Metro Express en termes de complications ?
Le gouvernement s’entête à imposer un mode de transport sans qu’il n’y ait eu la moindre consultation avec le secteur ou la population. Je ne comprends toujours pas les raisons de son U-Turn, alors qu’il a torpillé ce projet avant les législatives.

Ce revirement a débuté avec Roshi Bhadain lorsqu’il a annoncé que l’Inde a avancé Rs 12,7 milliards après la renégociation du traité de non-double imposition. Des pourparlers auraient permis de déterminer quel est le meilleur mode alternatif de transport à adopter.

Avec ce projet, un boulevard de conflits sociaux s’ouvre sur la durée. Pourtant, les experts ne manquent pas à Maurice. Pourquoi ne pas avoir favorisé les bus électriques alimentés en énergie par des coopératives citoyennes ? J’en ai parlé à Nando Bodha. Mes propos sont tombés dans l’oreille d’un sourd.

Nando Bodha a donné la garantie que les emplois seront préservés dans le transport en commun. Que vaut sa parole ?
Ce qu’il a promis est différent de ce qui a été décidé au Conseil des ministres. Il ne préside même pas le comité ministériel chargé de se pencher sur les conséquences du Metro Express.

Rezistans ek Alternativ pourra-t-il percer au n° 18 avec tout ce chamboulement ?
Cette partielle sera la plus ouverte jamais connue depuis l’Indépendance. Nul ne peut en prédire l’issue. Il y a une possibilité réelle que nous parviendrons à faire élire notre candidat, Kugan Parapen. Les électeurs pourront dire non à Roshi Bhadain et les autres partis traditionnels, afin de poser les jalons pour les prochains 50 ans.

Quelqu’un qui critique le système pour lequel il travaille est-il crédible ?
Chacun dans ce pays travaille pour une société capitaliste. Et il a ses opinions politiques. Cela inclut Kugan Parapen. Une campagne de dénigrement est menée contre lui, surtout par un lobby très mécontent qu’il ait soulevé l’affaire NMH.

Nous sommes à la croisée des chemins. Le modèle économique ainsi que le système politique qui perdure depuis un demi-siècle est à bout de souffle. Le métro-léger et les Smarts Cities symbolisent le déphasage entre les aspirations du peuple et du gouvernement.

Quelles sont les attentes du citoyen ?
Vivre bien et sans stress. Avoir accès aux meilleurs soins au sein du service public, une bonne éducation pour ses enfants et ne pas être locataire dans son propre pays. Nous assistons à l’invasion de millionnaires étrangers sur tout le littoral. C’est une nouvelle colonisation.

Bientôt, le Mauricien moyen ne pourra plus s’offrir un lopin de terre. Le peuple souhaite qu’un parti qu’il a porté au pouvoir respecte sa parole. Or que voyons-nous ? L’Alliance Lepep fait le contraire.

Rezistans ek Alternativ a été le premier à contester en justice la passation de pouvoir entre le père et le fils. Les gens s’estiment trahis.
Pravind Jugnauth, chef du gouvernement, ça ne passe pas. Il y a la perception que nous avons assistée à une révolution de palais où le père a été poussé vers la sortie. Il tente en vain des opérations séduction.

Le PM est-il mal accepté ou mal entouré ?
Il y a un peu de cela aussi. La grande énigme c’est : à quoi pense ce Premier ministre ? Ce qui a été promis, telle la Freedom of Information Act et l’imposition d’un salaire minimal, n’a pas été respecté. J’ai pris la peine de relire son programme électoral. C’est un flop.

Pravind Jugnauth est en train de mettre en place l’agenda de l’élite économique qui n’a jamais cessé de dominer ce pays depuis plus de deux siècles et celui des parasites qui gravitent autour du pouvoir. Il doit prendre garde : la montée de violence en Afrique du Sud n’est pas due à la pauvreté. Elle est engendrée par les inégalités sociales.

Maurice a toujours subi une inflation importée. Cette fois, c’est tout le contraire. Cela à cause d’une série de taxes sur l’alcool, les carburants et les cigarettes. L’élite économique refuse de payer les taxes et veut que cette charge tombe sur le dos du peuple. Elle se remplit les poches grâce à la dépréciation de la roupie, alors que le peuple a les poches trouées.